Parent/recruteur, compatible ?

Je dois dire que depuis que je suis devenue maman, c’est un sujet qui me tient à coeur. Nous aimons parler d’encadrement des salariés à la façon “maman” lorsqu’il s’agit de jouer les Chief Happiness Officer. Nous aimons la séniorité dans les équipes afin de renvoyer une image sérieuse et crédible tant auprès des clients qu’auprès des potentielles recrues. Nous aimons la diversité afin de promouvoir une image d’ouverture d’esprit à l’extérieur. Mais, bien malheureusement, tout cela est loin d’être porté par des actions concrètes en interne.

Je constate que ce que peuvent vivre négativement les mamans et les papas, en tant que recruteurs, au sein des entreprises, est le miroir de toute l’étendue d’une stratégie de recrutement, à l’échelle de l’entreprise, qui n’a pas été remise en question ni même été adaptée, non pas à des profils de candidats, mais à des profils de vie : nouvellement parent, nouvellement propriétaire, nouvellement localisé à plus d’une heure trajet, nouvellement divorcé, nouvellement responsable d’un parent dépendant, nouvellement atteint d’une grave maladie. Tout récemment, la Directrice des Ressources Humaines de la Société Générale a signé la charte Cancer et Emploi. Beaucoup disent bravo. Moi je dis enfin !

Le monde du recrutement a été pensé avec des cases figées et des statuts : étudiant, freelance, cadre, ETAM, Bac+2, Bac+5 etc et des coefficients associés mais rarement pensé en fonction d’une nouvelle histoire de vie, une nouvelle étape. L’entreprise pense aux évolutions professionnelles de ses collaborateurs sans s’être penchée sur leurs évolutions personnelles, certainement trop intimes diront certains. Cependant, ces étapes de vie ont un impact immédiat sur le contour du poste, les horaires, la productivité, la motivation…D’ailleurs, souvent lorsqu’il y a refus ou acceptation d’une proposition d’embauche, il y a eu, de la part du candidat, une discussion en amont avec ses proches pour évaluer ensemble la faisabilité, la compatibilité du poste avec la vie de famille. Comment les directions d’entreprises peuvent-elles faire semblant de passer à côté ? C’est impossible et elles s’étonnent parfois d’avoir un refus alors que la proposition était géniale (du moins à leurs yeux…et le salaire ne fait pas tout).

Dans le cadre de cet article, il s’agit ici du profil de vie : parent, et dans la vie d’un recruteur, cette nouvelle étape nécessite obligatoirement (et je dis bien obligatoirement) de revoir les contours du poste, les nouvelles plages horaires afin de rendre le poste de recruteur compatible avec une vie en dehors des heures de travail généralement privilégiées pour rencontrer les candidats en entretien (surtout en informatique).

J’ai interviewé plusieurs personnes, Blandine, Anastasiya, Laure, et Priscillia, qui sont aussi mamans et qui ont été confrontées, comme moi, à des interrogations internes, à des questionnements en entreprise, entre amis, à une profonde remise en question et parfois à de belles surprises.

En ce qui concerne Blandine, maman de deux enfants, cela fait 9 ans qu’elle est dans le recrutement. Elle travaille actuellement chez Norsys. Elle me dit qu’il y a eu clairement un avant et un après dans le quotidien de son métier lorsqu’elle a été maman. Le mot “organisation” était son maître-mot, et c’est encore le cas aujourd’hui. “Finis les horaires à rallonge, on n’est plus seule dans le bateau. Il faut respecter les horaires de l’enfant, les horaires de la nounou, les horaires de sa vie de couple aussi”. Ce nouveau rapport au temps a été plus que bénéfique dans son rôle de recruteuse. Le temps est précieux donc elle challenge plus le candidat sur sa motivation, son degré d’écoute et les résultats sont clairement au rendez-vous. En me racontant cela, je me disais que chaque recruteur devrait avoir cette même prise de conscience de la valeur du temps en recrutement car le temps de faire de la qualité en amont, d’aller à l’essentiel est indispensable pour faire venir les bonnes personnes en entretien. Elle multiplie également les formats d’échange : entretiens skype, entretiens téléphoniques plus longs, et les formats de présence : sur le lieu de travail et en télétravail.

La flexibilité que lui laisse son employeur fait qu’elle est toujours aussi motivée pour réaliser son travail et surtout toujours aussi performante voire plus performante qu’avant car plus productive (15 candidats qualifiés par semaine environ). Selon Blandine, le combo gagnant est : entreprise flexible/compagnon disponible. Elle me disait que l’équilibre en entreprise fonctionne quand il y a un équilibre à la maison aussi (Je valide !).

Parmi les personnes interviewées, il y a Anastasiya. Elle est dans le recrutement informatique depuis 8 ans et maman d’un bébé de 20 mois. Elle travaille actuellement chez Kaïbee. Une fois de plus, elle a connu un avant et un après de façon radicale. Les choses se sont moins bien passées cependant. Pendant son congé maternité, l’entreprise a connu une véritable réorganisation et lorsqu’elle est revenue il n’y avait plus son poste. Elle a donc endossé la casquette de suivi RH. “Mon travail était uniquement des points avec les consultants, des CDR. C’était rapidement ennuyeux, chiant mais le super argument que l’on m’a donné était : tu pourras quitter plus tôt le soir, tu pourras t’occuper de ton petit”.

Ce qui est intéressant au travers de ce témoignage, c’est que l’on se rend compte rapidement, qu’au travers d’un argument qui semble positif aux yeux de l’entreprise, il y a le souhait de maintenir, certainement de façon inconsciente, un déséquilibre des rôles au sein de la famille. Les deux mondes, entreprise/maison, sont séparés mais c’est assez dingue de voir à quel point ils s’alimentent dans la gestion des tâches familiales.

Anastasiya me disait : “j’ai eu l’impression d’être mise au placard. Je suis donc partie et j’ai rejoint une entreprise qui a naturellement compris et intégré mes contraintes parentales dans mon poste. Ce qui m’a permis de prendre du temps pour moi. On me laisse faire ma vie. J’organise mon temps comme je veux et les résultats sont là malgré mes 4hrs de transport par jour ! J’arrive à tenir mes objectifs. Je reprends plaisir à faire du recrutement comme avant. Dans l’entreprise où je suis, il y a moins une contrainte de volume et c’est finalement pas plus mal. Mon nouveau rôle de maman m’a permis d’être plus attentive et exigeante dans mon futur choix d’entreprise et de faire un focus forcément sur des entreprises qui misent davantage sur la qualité que la quantité. Cependant, pour faire ce travail de remise en question et de départ vers une autre entreprise, il a fallu se faire violence ce qui est la preuve que j’aime profondément ce que je fais. Si mon métier n’était pas une passion et juste un job de transition, j’aurais fait autre chose. Je veux dire aux entreprises qu’elles cessent de croire que ce n’est pas possible de faire ce métier en stigmatisant les mamans.”

Une fois de plus, à travers les mots d’Anastasiya, il est important de dire que prendre du temps pour soi, pour son enfant, pour sa vie perso (avec enfant ou pas), ne doit pas être un “avantage” d’entreprise. Une maman, un papa, un candidat, quelqu’il soit, ne doit pas choisir l’un au détriment de l’autre. L’entreprise doit l’intégrer dans la définition même de sa politique RSE, dans la description de poste, dans le processus de recrutement, dans l’intégration du nouvel employé au sein de l’entreprise et dans la réalisation de son poste. Ne pas prendre en considération les contraintes parentales, c’est tout simplement exclure une grosse partie de la population active. Comment miser ensuite sur la diversité, sur le recrutement de personnes aux contraintes différentes et/ou plus rares (maladie, handicap), ou recruter des personnes expérimentées ?

Le témoignage d’Anastasyia fait au aussi écho au témoignage de Priscillia. Elle travaille actuellement chez Soat. Elle est maman de deux enfants. Elle a commencé sa carrière dans le recrutement en tant que maman “j’ai eu mon premier enfant à la fin de mon Master 2. J’ai commencé ma carrière avec ma fille. J’ai toujours organisé ma vie professionnelle avec ma vie de maman”. Ce qui est intéressant avec le récit de Priscillia c’est qu’elle nous dit que sa passion pour le recrutement et surtout sa vie professionnelle a réellement commencé lorsque son entreprise actuelle a compris et intégré sa vie perso dans la réalisation de son activité pro : ”avant mon travail était réglé selon des plages horaires fixes contraignantes, une arrivée à 9h tapante (sinon je prenais un avertissement) et un départ à 18h (car je n’avais pas envie de m’investir plus). Mon entreprise actuelle a compris comment prendre soin des parents employés : leur laisser du temps, de l’autonomie et de la flexibilité pour qu’ils puissent concilier vie pro et vie privée. Je m’occupe de mes filles quelques mercredis et je pars tôt le vendredi. Il y a aussi un équilibre familiale dans la gestion des enfants. Mon (futur) mari récupère les petites à l’école 3 fois dans la semaine. Avec mon entreprise, c’est une relation gagnant/gagnant puisque finalement mon investissement va au-delà. Je reste présente professionnellement soirées et weekend (disons que c’est un geste de remerciement envers ma société : tu es flexible envers moi, je suis flexible envers toi). Progressivement j’ai compris ce qu’était d’aimer son travail, d’avoir envie de se surpasser, de donner le meilleur de soi-même pour son entreprise. Ma vie de maman se passe tout aussi bien. Les enfants sont des éponges. Une maman heureuse fait des enfants heureux !”

La compréhension individuelle (Priscillia) et collective (son entreprise) des contraintes parentales a permis de mieux comprendre celles des candidats et donc de réfléchir à une meilleure expérience candidat. En effet, Priscillia se déplace le midi auprès des candidats et les invite à déjeuner proche de leur lieu de travail. “Tout est question d’organisation. Je garde mes soirées et le candidat aussi ! De façon générale, j’essaie de trouver un juste milieu entre les déjeuners le midi et les entretiens le soir. La possibilité d’être flexible reste la clé du bonheur. Par exemple, je rentre tard la veille, je profite un peu plus de mes filles le lendemain”

Enfin, le dernier témoignage est celui de Laure. Laure est dans le recrutement depuis 11 ans et a travaillé essentiellement en ESN. Elle travaille actuellement chez Zenika. Elle est maman d’un petit garçon depuis 2012. Elle me disait qu’il y a eu un avant et un après dans sa vision des priorités mais aussi des challenges. “Aussi incroyable que cela puisse paraître, même avec un bébé en bas âge, je me sentais capable de monter tout le service recrutement de mon entreprise. Mon entreprise m’a fait confiance. Elle ne m’a rien imposé. C’est moi qui aie défini les nouveaux contours de mon poste selon mes nouvelles priorités (je fais moins de l’opérationnel, plus des tâches RH). Sentir que l’on a la main sur sa carrière, c’est se sentir libre et surtout se sentir encore écoutée et utile. Il n’y a rien de pire pour une maman d’être désormais considérée qu’au travers de son statut de maman. Mon entreprise m’a toujours regardée, considérée comme Laure, avec ses compétences, sa motivation et maintenant sa nouvelle vie. La confiance c’est comme un témoin de relais. Quand on nous le donne, on sait le transmettre. Aujourd’hui, avec mon équipe (5 femmes âgées entre 21 et 29 ans), j’essaie de donner le même niveau de confiance, de compréhension. Lorsque les personnes de mon équipe seront dans le projet de construire une vie de famille, je serai en mesure de les écouter, de les comprendre, de les encourager et de les rassurer. C’est aussi ça la séniorité, être un role model, transmettre un retour d’expérience. Ce qui me chagrine le plus c’est qu’aujourd’hui la durée de vie d’un recruteur est environ de 5 ans. J’y vois plusieurs raisons. Il y a beaucoup de femmes dans cette profession. A 23 ans elle commence à bosser, à 28 ans arrivent les éventuels souhaits de construire une vie de famille et elles sont très nombreuses à penser que recruter est incompatible avec une vie de famille. Il est clair que si il n’y a pas de flexibilité du côté de l’entreprise et une ouverture pour adapter le poste aux contraintes familiales, c’est un métier incompatible”. Finalement, ce qui peut tuer les recruteurs ce ne sont pas les robots, ni mêmes les outils mais les humains, les recruteurs eux-mêmes, et tout un tas de personnes au-dessus qui ne fera pas d’effort pour réinventer le poste avec l’évolution de la vie des gens.

A travers cet article, ces témoignages, il est clair que la maman recruteuse et le papa recruteur doivent davantage se battre pour faire vivre leur poste, leur passion. Bien malheureusement, je n’ai pas eu de témoignage de papa recruteur (ça sera peut-être un autre article). Mais d’après mon expérience et celles des femmes de mon entourage, je constate que pour un homme, la question de la parentalité intervient doucement pendant le congé maternité de sa compagne et beaucoup au moment de l’arrivée de l’enfant. Pour une femme, son statut de maman en devenir (même lorsqu’elle ne souhaite pas avoir d’enfant ou même lorsqu’elle ne peut pas en avoir) est mis sur la table dès qu’elle met le pied sur le marché du travail et cela prend des proportions encore plus fortes lorsqu’elle arrive à un âge de faire des enfants et/ou lorsqu’elle se marie. Ce n’est pas rare d’entendre encore aujourd’hui en entretien de recrutement (tout comme on le demandait à ma mère qui a plus de 60 ans), les questions suivantes : “quel âge avez-vous ? Etes-vous en couple ? Comptez-vous faire des enfants ?” Ces questions sont totalement illégales mais pourtant réelles et touchent toutes les professions. Récemment, une amie me disait qu’elle avait passé un entretien dans un cabinet de notaire et on lui a dit la chose suivante : “Vous êtes mariée, cependant, pour avoir un enfant, il va falloir attendre un peu quand même”. Anastasiya nous partage le même témoignage de la part d’une connaissance qui prétendait à un poste de commerciale. On lui aurait dit la chose suivante : “pas avant deux ans pour faire des enfants svp”.

Ce que je veux mettre en lumière, c’est que, pour une femme recruteuse, ces actions répétées de stigmatisation, de culpabilisation, commencent plus tôt et poussent beaucoup de femmes à renoncer au poste de recruteuse. Soit elles finissent par être intimement persuadées que c’est incompatible, soit l’entreprise, et ce dès l’entretien d’embauche, fait passer le message qu’elle n’est pas faite pour le poste.

Enfin, le cas des mamans recruteuses renvoie ce que peuvent vivre tout un tas de personnes dans le monde de l’entreprise, un monde du travail qui ne laisse pas la place au changement alors que le changement est au coeur de la vie des entreprises : changement de collaborateur, changement d’image changement de nom, changement de localisation, changement de positionnement. Le changement est dans la définition même du mot entreprise. Une entreprise c’est ce que l’on entreprend. Entreprendre un nouveau projet de vie, comme celui de faire un enfant, est une entreprise.

Beaucoup de communautés se créent autour du recrutement. Link Humans oeuvre chaque jour à susciter des vocations, à créer des passions. Sauf que la véritable formation, je dirais même éducation, devra se faire dans les plus grandes sphères de l’entreprise. Faire prendre conscience auprès des patrons d’entreprise du quotidien des recruteurs, des bonnes conditions de travail à mettre en place pour réaliser ce métier à toutes les étapes de la vie, permettrait de mieux recruter/fidéliser les recruteurs et donc de mieux recruter les candidats. Et de façon plus globale, cela permettrait de rendre ce métier plus attractif, plus noble, plus accessible et surtout plus crédible avec une population senior mieux représentée.

Finalement, peu importe, les évolutions de poste, de salaire, de responsabilités, les entreprises qui feront la différence seront celles qui auront intégré dans leur stratégie de recrutement et de croissance, les évolutions de vie.

Shirley Almosni Chiche

Un commentaire

  1. Bonjour et merci pour cet article!! Je suis recruteuse en cabinet et in house à Genève depuis 8 ans et je viens de devoir quitter mon emploi car mon employeur n’a pas souhaité intégrer de la flexibilité due à mon nouveau rôle de maman. Dans mes nouvelles activités je vais bientot participer à un article qui sera diffusé en Suisse. Je serai ravie d’être en contact avec vous pour pouvoir faire référence à vos recherches.
    Cordialement

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