Partie I : Amuse-Bouche – Chapitre 2 : Ma petite entreprise

Ma petite entreprise c’est aussi mon entreprise familiale. Telle l’arrivée d’un petit bébé, il a fallu penser au nom de l’entreprise, bien préparer le terrain d’accueil, faire les calculs en imaginant les pires comme les meilleurs scénarii et se projeter dans l’avenir. L’arrivée d’une entreprise dans le cercle familial révèle grandement le couple. Déjà, mon mari et moi, nous sommes très différents sur beaucoup de choses. Cela n’a fait qu’amplifier les choses. Je pensais en mode yolo avec mes bottes de sept lieues. Il pensait administratif, calcul et gestion du risque. Il n’est pas associé à mon entreprise ni à mon business mais c’est vraiment tout comme. J’ai fini, par moment, par l’appeler ma « to doux list » car il savait habilement et gentiment me rappeler ce que j’oubliais de faire (car je détestais le faire) au creux de l’oreille avant de dormir. À un moment donné, ça en devenait presque gênant cette impression de coucher avec mon collègue ou comptable, au choix. Mais, il est vrai, que je ne suis pas toujours au poil niveau administratif. J’ai failli oublier mon rendez-vous Pôle emploi pour démarrer la création de mon entreprise. J’étais à l’arrache. Je pensais business, idées d’offres. J’étais déjà au niveau de l’étape d’après alors qu’il y avait beaucoup de choses à créer comme à formaliser au niveau administratif.

 

D’ailleurs, c’est un sacré bullshit que de dire que tout le monde peut et doit devenir freelance. Ce n’est vraiment pas si évident que cela. Je vois combien la réussite d’un projet d’entreprise repose grandement sur un tempérament d’une part et, d’autre part, sur l’entourage qui accompagne, écoute, aide. Alexandre, mon mari, a franchement été plus que présent. L’avantage d’être avec un homme angoissé ! Il pensait à mille choses, à mille éventualités, auxquelles je n’avais même pas songé. Parfois, je lui riais au nez comme une connasse quand il imaginait le scénario catastrophe. Et souvent (très souvent) quand la merde me tombait sur le coin de la figure, il me disait : « Je ne te l’avais pas dit la dernière fois quand on en parlait ? ». J’avais beau faire ma tête de petite arrogante, il avait raison. J’ai fini par écouter plus attentivement ses conseils, par porter de l’attention à ses remarques et par apprécier son regard critique face aux situations. Son petit côté surdoué lui a toujours permis de comprendre de nouvelles choses très rapidement. À peine avais-je prononcé la phrase que j’allais me mettre à mon compte, qu’il avait déjà lu mille articles sur le sujet, retenu pléthore de discussions sur les forums de freelancing. Il en savait plus que moi sur plein de détails que j’ignorais complètement. Je lui disais, à chaque fois, « mais où as-tu lu tout ça ? ». Il retenait tout et me faisait son petit cours magistral. D’ailleurs il pourrait désormais devenir coach freelance sans problème.

 

Même si cela pouvait m’agacer d’avoir une sorte de nouveau « manager », je dois avouer que son aide, sa finesse d’analyse, son côté chiant parfois m’ont énormément aidée et protégée de nombreuses situations à risques. Que cela soit à l’échelle de deux personnes ou d’une start-up, l’association des parties prenantes est indispensable. Cette forme de bienveillance à mon égard, cette volonté que ça marche car je suis, accessoirement, la deuxième source de revenus de la famille, a soudé notre couple et a contribué à ce que je gagne actuellement plus que lui. Il est cet associé non officiel dans les statuts. Il est ce pilier de mon entreprise non cité dans mon blog ni sur mon site internet ni dans ma communication à l’extérieur. Il est pourtant là et indispensable à mon bonheur professionnel.

 

Là où c’est moins rose c’est que le statut du freelancing au sein de la famille abolit les frontières entre la vie professionnelle et la vie personnelle générant une forme d’incompréhension. Le salarié, lui, officiellement, a une plage horaire de travail, des locaux pour travailler, un contrat de travail qui parle de congés payés, d’avantages d’entreprise. Lorsqu’il est question de répondre à des candidats le soir ou le week-end et à des clients pendant les vacances, cela peut chahuter la tranquillité d’un couple qui vivait sa petite routine de salariés. La freelance que je suis n’a aucun salarié. Il n’y a donc aucune autre personne qui peut faire mon travail à ma place. Ainsi, pendant les périodes de vacances (bien méritées), il n’y a personne pour faire mon back up. C’est la vie que j’ai choisie, avec ses avantages comme ses contraintes fortes qui parfois pèsent aussi sur le paysage familial. Il n’y a pas un jour où les discussions professionnelles ne débordent pas sur le temps de vie de famille : un petit texto rapide par ici, un petit mail de réponse par là. Il est ensuite 23 heures et mon homme s’est endormi seul dans le lit. La frontière est très mince et le danger est de flinguer son couple, d’oublier qu’on avait, avant, une vie de famille qui avait son rythme, ses moments de liberté et de plaisir, « on ne laisse pas le sexe dans un coin ! »

 

Être freelance, c’est aussi être son propre manager et j’étais devenue mon pire manager, pire que celui qu’on peut retrouver dans n’importe quelle start-up. Je critiquais ces managers dits « gentils dictateurs » et je l’étais devenue avec moi-même. J’ai commencé en ayant des conditions de travail vraiment pas top, en remote sur le canapé. Je ne m’accordais que peu de temps pour moi, pour aller faire du sport en semaine ou pour aller faire du shopping… ni même juste dormir quelques heures. J’ai choisi ce statut où il est inscrit free et je suis devenue, au début, rapidement prisonnière de mon propre système managérial. Je ne me suis pas tout de suite rendu compte de cela. Le freelancing c’est souvent un statut choisi par les passionnés de leur métier. Et, chez moi, la passion se traduit par l’hyperactivité, par la multiplication des casquettes, des projets, des conférences, et j’en passe. Alexandre me voyait moins par rapport à avant où j’étais tranquillement en CDI. Cette hyperactivité, j’ai senti à un moment donné, qu’elle m’épuisait, qu’elle me tuait. J’allais perdre toute mon énergie à bien faire mon travail. Bien que mon homme, manager à ses heures perdues, pointait constamment cela du doigt en me disant que je prenais le chemin du burn out, je ne l’écoutais que d’une oreille. Puis, un jour d’été, j’ai reçu ce courrier d’attaque d’un de mes anciens employeurs. Cette attaque m’a flinguée, mais surtout m’a contrainte, quelque part, à m’arrêter deux secondes sur mon activité (juste deux secondes) et à penser à ce que je voulais pour la suite. Curieusement, mais assez logiquement finalement, cela m’a permis de mettre davantage de relief sur le Why de mon activité : qu’est-ce que je veux vraiment faire ? Quels sont les combats pour lesquels je dois donner de mon temps et ceux que je dois laisser de côté ? Quel relief voudrais-je donner à ma passion pour le recrutement ? Je les remercie donc grandement d’avoir, quelque part, contribué à l’écriture de ce livre, au lancement de mon offre d’agent de carrière et à la publication de mes vidéos caricaturales sur mon métier comme un exutoire à la connerie humaine de certains patrons d’ESN, un exutoire pour ne pas sombrer.

Cette énorme claque, je dirais même biffle professionnelle (car il y avait un peu, beaucoup, un concours de quéquette dans cette histoire où il a été révélé que j’avais finalement la plus grosse), a été salutaire pour remettre les neurones à leur place et m’a rendue vraiment plus mûre, plus forte dans l’exercice de mon métier de freelancing. Être freelance, c’est être continuellement exposé dans son activité, sa réputation. Et j’ai appris, avec cette mésaventure, que c’est exposer aussi sa famille à des choses auxquelles elle n’a rien demandé. Lorsque j’ai reçu ce courrier d’avocat, j’ai mis du temps à comprendre ce que l’on me reprochait. C’était infondé et terriblement injuste mais on attaquait aussi bien Shirley que la personne morale avec ses droits, ses devoirs et ses responsabilités. Mon homme n’a pas dormi pendant plusieurs semaines. Je faisais semblant d’être forte, de dire que c’était du bullshit (même si ça sentait à vue de nez que c’était du gros bullshit) mais ça marque, ça crée un léger tremblement de terre dans l’écosystème familial. Créer son entreprise, c’est donc clairement embarquer les personnes qui nous sont les plus chères avec elle, et avec nous !

Le freelancing c’est plus qu’un statut. C’est un mode de vie avec des réflexions permanentes sur le quotidien de l’activité, sur ce à quoi on s’expose en tant que personne morale et aussi en tant que personne seule et faible.

 

Par ailleurs, beaucoup de freelances se mentent à eux-mêmes en espérant avoir une vie professionnelle et personnelle plus heureuse et épanouissante lorsqu’ils se mettent à leur compte. Peu importe le statut, le dénominateur commun demeure la personne avec ses problèmes, sa personnalité et ses convictions. Et les choses ne vont pas radicalement changer parce qu’on devient une personne morale qui a plus de « choix » dans les missions et les projets clients. La question du choix, d’ailleurs, est vite évincée comme si le choix arrivait, de facto avec le changement de statut. C’est une question qui se travaille continuellement : choisir d’être bien entouré, choisir ses clients, son prix, son positionnement. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi ils sont malheureux alors qu’ils ont choisi d’être libres, pourquoi ils échouent alors qu’ils ont les mêmes compétences. Beaucoup de freelances éviteront la question du bonheur au travail car ils sont seuls responsables de leur bonheur, ils ne diront pas aussi facilement qu’ils sont malheureux. En entreprise, il est beaucoup plus facile de se plaindre de son manager, de ses collègues. Les coupables sont tout désignés, à portée de main. Quand on est salarié il y a matière à échapper à sa responsabilité, à être le propre vecteur de son bonheur. Pas en freelancing.

La start up nation a fait croire aussi, du fait de l’effet de masse du freelancing, au principe que tout le monde était câblé de la même façon et que le statut freelance était forcément source d’épanouissement professionnel, niant toutes les conséquences de ce statut tels les risques propres à la création d’entreprise mais aussi oubliant la fragilité financière, familiale et psychologique de certains individus. Même si c’est la merde dans beaucoup d’entreprises, il y a une forme de détresse partagée à la pause-déjeuner, à la pause-café et dans tant d’autres moments d’escapade comme les team building et les soirées d’entreprise où chacun noie dans l’alcool son malheur professionnel. Le freelance, lui est plus seul, plus isolé, moins embarqué dans une détresse collective. Il est souvent seul à gérer son mal-être. Il y a des personnalités fortes, qui ont roulé leur bosse, qui se sont créés une réputation, un réseau, des contacts pour s’embarquer dans l’aventure en freelancing. Il y a d’autres personnes, plus fragiles, qui vivront très mal l’aventure en solo, qui n’auront pas les reins assez solides pour faire face aux échecs de prospections clients, aux ratés de mission, au poids de l’administratif. Faire croire qu’être à son compte est à la portée de tous peut créer des burn-out silencieux, qu’aucun collègue ne voit dans la froideur d’un salon, d’autant plus que ces burn-out échappent complètement au droit du travail.

 

Par ailleurs, très peu de freelances prennent ce temps nécessaire à l’éclosion de son propre business : le Why. Chaque Why se respecte, mais s’il est question uniquement de gagner plus d’argent cela ne va pas forcément permettre d’être dans des conditions de travail meilleures qu’en CDI. Ces personnes, dans la pauvreté de réflexion, finissent souvent par adopter les mêmes réflexes que lorsqu’ils étaient en CDI : garder le même client, pourrir en mission pendant des années ou bien encore passer par des structures d’intermédiation qui choisissent le prix et construisent le business comme en ESN. Tout cela sans jamais, véritablement, prendre le temps de travailler une offre et un positionnement.

 

En aparté, sur les réseaux sociaux :

livre chapitre 1

livre chapitre 1 bis

Prochain chapitre : Il était une fois un freelance en entreprise – sorti le 25/05/2020

5 commentaires

  1. Amuse-bouche très instructifs ! De vous lire, en étant en réflexion professionnelle pour « l’après », je me demande si j’ai bien réfléchi à tout…merci d’être une personne inspirante !

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  2. Des réflexions très intéressantes sur l’aventure entrepreneuriale et les premiers déboires du freelancing… S’il m’étais permis de contribuer j’aimerais apporter à votre liste de 5 points, pour le numéro 3 : apprendre à se vendre VIA UNE OFFRE CLAIRE. Trop d’entreprises (tous statuts confondus) ne savent pas résumer en une phrase simple leur activité. Dans le milieu des start-up on appelle ça l’elevator pitch mais rien de nouveau sous le soleil. Pourtant c’est la base. Sans ça l’interlocuteur ne vous prête plus attention (s’il n’a pas compris en 10 secondes maxi pourquoi fournirait-il plus d’efforts ?) Voire pire, il devient méfiant (parce qu’il pense que vous cherchez à l’endormir ou à l’impressionner avec votre jargon). Bonne continuation Shirley 🙂

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