Partie I : Amuse-Bouche – Chapitre 6 : Culture de la gratuité

Côté culture d’entreprise, il y a aussi le fameux principe de gratuité, un sujet très français.

Parfois c’est à se demander si Xavier Niel n’a pas mis un peu de son slogan « free » dans notre statut de freelance qui respire l’offre d’entrée de gamme. J’ai déjà entendu un recruteur en interne dire : « On n’est pas à ce point dans la merde pour faire appel à des freelances en recrutement quand même ! ».

La startup nation c’est l’émergence d’un monde libre, de l’open ressource, du partage où tout est possible, où les individus sont sans attache à un contrat de travail. Les start-up se voient plus grosses que le bœuf alors qu’elles demeurent des grenouilles car il s’agit du recrutement de faux salariés en auto-entrepreneurs. Ces derniers échappent aux règles du contrat de travail. La compétence devient jetable, transposable, exploitable sur une courte durée. Elle se troque avec des artifices de confort ou avec de la visibilité. La start-up veut recevoir de l’argent sans rien dépenser. La génération de nos parents nous voit comme une génération de glandeurs, de personnes incapables de se poser dans un job, ni même d’y rester. Eux, ils avaient le job assis au chaud comme on se pose dans sa nouvelle voiture familiale achetée pour faire un investissement sur la durée ! Aujourd’hui, on se pose les fesses dans un job comme on se pose les fesses dans un Uber Pool. Le conducteur, on ne le connaît pas, ni les passagers qui entrent et qui sortent au rythme des feux rouges. On a une idée approximative du trajet, sans avoir de garantie sur la qualité de transport ni sur le confort de la banquette arrière. Je dirais même plus, la startup nation c’est la version gonzo de l’emploi : une jouissance rapide, accessible, à moindre prix. Nos parents, eux, avaient la version romance de Noël avec chien, neige, maison, portail bleu et cabriolet. Donc là arrive naturellement cette formule qui clôt le débat : « Ok, boomer ! ».

À mon niveau de freelancing, j’ai vu à plusieurs reprises ce principe de gratuité, du jetable. Je vis sur la vente de mes compétences et, aux yeux du marché, comme pour beaucoup de freelances, il est vraiment très difficile d’afficher un prix associé à la juste hauteur des compétences que l’on possède. Celles-ci évoluent tout le temps. Le marché change. Les interlocuteurs surfent sur les vagues, les tendances. Ils connaissent le prix de tout mais la valeur de personne. Lorsqu’on démarre son activité, il est non seulement difficile de poser un prix juste mais il est tout autant difficile de prendre conscience de la mesure à partir de laquelle on se fait avoir dans un système qui a cette culture du tout gratuit. On troque des compétences qui ont de la valeur avec des choses qui n’ont pas toujours une valeur équivalente : un espace d’hébergement dans des locaux, de la visibilité ou du réseau peu exploitable.

Le freelance seul et sans accompagnement va accepter, sans en avoir conscience, de brader ses compétences. D’ailleurs, cela a un nom : la compétence inconsciente. Beaucoup d’individus ont des facilités naturelles à réaliser des choses que d’autres individus mettront plus de temps à faire. Comme l’individu a des facilités, il s’imagine que ses pairs ont également les mêmes facilités. Il va donc sous-estimer sa valeur marchande. En face, ce freelance doué aura des remarques de la part d’acheteurs qui iront dans le sens de la stratégie de négociation. Ces acheteurs lui diront que ses compétences sont classiques et que son prix est trop élevé. Ainsi, les individus compétents finissent par être convaincus qu’ils sont dans la moyenne, avec des aptitudes facilement transposables, jetables. La start-up vit de ce système, de cette mentalité, de ce postulat que le freelance est une ressource qui se jette et se remplace. Tout est négociation, sur tout, tout le temps. Les start-up refusent de donner de l’argent à ce qui a de la valeur pour elles alors qu’elles acceptent volontiers, sur le même postulat, de l’argent en étant perfusées aux levées de fonds. En d’autres termes, plus elles ont d’argent, moins elles le donnent.

J’avais rencontré un jour une start-up qui me disait, comme souvent, vouloir recruter les meilleurs profils du marché sur une stack relativement exotique. D’ailleurs la stack technique allait dans le sens de ce besoin de sélectivité. Les parties prenantes au recrutement me parlent de levées de fonds qui vont être réinjectées dans les projets en recrutement. Le recrutement était central chez eux, dans la stratégie de croissance comme dans la stratégie d’évolution de leur produit. Puis arrive le moment de discuter de mes services pour trouver leurs perles. Et là, à ma grande surprise, la start-up cherche à gratter sur tout. Elle me dit que les tarifs lui piquent les yeux alors que le montant de mes services ne représente que 0,1 % de sa levée de fonds. Mes services pour recruter les moteurs de sa fusée sont donc trop élevés. Le freelance est souvent cette personne qui est demandée sur des enjeux forts (business, développement, coaching, recrutement…) mais son prix est toujours trop élevé. J’ai donc refusé de travailler pour cette entreprise qui voyait ma valeur à la marge de ses investissements. Je n’étais que le prestataire extérieur.

J’ai eu également ce sentiment lorsqu’il a fallu réclamer le paiement de mes services en recrutement. L’entreprise levait des fonds. Elle avait un gros client qui les avait lâchés. Cela a totalement stoppé le paiement de mes honoraires. Les personnes que j’ai recrutées étaient vraiment bonnes, compétentes, certainement même que leurs compétences ont grandement rassuré les investisseurs pour la levée de fonds. Mais dans le calcul, j’étais la dernière personne qu’on allait rémunérer. J’aurais été une recruteuse en interne, cette entreprise aurait payé mon salaire. J’aurais fait partie des compétences valorisées dans la levée de fonds. Je n’aurais pas subi cette pénalité injuste qui a pesé dans ma trésorerie.

Je constate que cette économie de la gratuité est un modèle très français. Les gens apportent une valeur, un travail, du temps, de l’énergie jusqu’à épuisement et tout est constamment négocié, recalculé. Tout travail mérite ça… l’air. Il arrive que des freelances tapent continuellement à la porte pour avoir le règlement de leurs factures. Ces start-up n’ont pas le temps. Ce n’est pas la priorité du moment. Ce temps, ces start-up choisissent de le consacrer à demander, beaucoup, souvent sans relâche, des tas de choses aux salariés, aux investisseurs et aux freelances. Mais ces start-up consacrent beaucoup moins de temps à en donner en retour : reconnaissance financière, formation, accompagnement et j’en passe. Pourtant, en façade, ces entreprises parleront de mettre l’humain au cœur de l’entreprise, de bienveillance et d’économie du partage. Elles diront qu’elles font beaucoup pour la société, pour rendre le monde meilleur et plus juste. Qu’elles commencent donc par traiter les mails de relance des fournisseurs en attente de paiement qui s’accumulent avant de changer la face du monde…

L’économie de la gratuité, je l’ai également grandement ressentie dans l’univers de l’économie sociale et solidaire. Plus le business est social, plus il se doit d’être comme un service public, c’est-à-dire gratuit. Avec une amie, nous avions souhaité développer un service pour aider les entreprises à construire et perfectionner leur responsabilité sociale d’entreprise. On touchait à leur objet social d’entreprise, à leurs engagements sociaux et environnementaux. Aux yeux de beaucoup de patrons d’entreprise, nous étions les bonnes samaritaines qui prêchaient la bonne parole comme des témoins de Jéhovah devant les établissements religieux, « paix et délivrance dans vos cœurs ». Notre discours était militant, bienveillant. Il respirait aussi la jeunesse et la naïveté pour beaucoup de vieux briscards en costume, fatigués d’entendre ce qu’ils pourraient/devraient changer dans leur entreprise pour améliorer, accessoirement, le quotidien de ceux qui bossent pour eux. On s’investissait dans une cause noble. C’était plaisant à entendre. Je dirais même divertissant pour ces directeurs qui baignaient dans un quotidien d’entreprise morose et pessimiste. Cependant, à leurs yeux, le mot social était sale. Ce dernier avait le symbole de la faucille et du marteau et l’habit du cégétiste. Pour eux, ce mot signifiait conflits, emmerdes, risque de mettre le doigt dans l’engrenage social. Selon eux, notre démarche n’allait pas beaucoup plus loin qu’un simple engagement, dit associatif, qui occupe les journées de cadres privilégiés en quête de sens tout en cherchant à s’acheter une conscience morale. Il semblait donc inconcevable d’exiger de l’argent et le paiement de nos services à un prix raisonnable sur le dos de la cause sociale. D’autres personnes trouvaient notre projet d’entreprise et nos services géniaux, parce qu’ils allaient dans le sens du bien-être en entreprise. Certains patrons constataient des départs à répétition et même de l’absentéisme. Mais ces sujets n’étaient jamais vraiment prioritaires. Il n’y avait pas mort d’homme. Ces sujets à aborder, c’était juste de l’hygiène d’entreprise, comme on va à la salle de sport, une fois par an.

Il arrivait, cependant, que ces personnes aillent loin dans la sollicitation de nos services et de nos conseils, des services qu’un gros cabinet de conseil aurait facturés très cher, lui, au passage.

Puis, un beau jour, il a fallu parler prix. Cela a eu l’effet d’une légère douche froide pour nos interlocuteurs. Sans vraiment nous le dire, dans leurs têtes, ils se disaient la chose suivante : « Depuis quand des personnes à l’âme du Che Guevara et, de surcroît, des femmes, ça parle argent ? ». Et oui, nous voulions vivre bien de nos compétences au service de nos convictions mais c’était beaucoup trop demander.

 

L’économie de la gratuité n’est pas vraiment affichée. Rien n’est gratuit de façon explicite. C’est beaucoup plus subtil. C’est négocié, calculé, transformé, enjolivé. Par exemple, sur beaucoup de plateformes numériques, réseaux sociaux ou autres, ils jouent sur la carte de la gratuité, d’un service totalement open et accessible. Mais, nous le savons tous, si un service est gratuit, c’est toi le produit. Je l’ai ressenti lorsque j’étais dans une enseigne de vêtements. Ils proposaient une promotion sur tout le magasin si on téléchargeait leur application sur notre téléphone mobile. Je leur ai donc dit, en souriant : « Ce n’est pas vraiment moins cher. Vous nous faites profiter de vos réductions si on vous partage nos données ». Ce à quoi ils ont répondu, sans sourciller : « C’est exactement ça ! ». Cela passait crème ! Et, comme je voulais ces promotions, j’ai fini par télécharger leur application. J’avais donc conscience d’être un produit dont le prix équivaut à la promotion appliquée sur les vêtements.

En freelancing, c’est pareil. Les plateformes sont gratuites pour que les freelances puissent s’inscrire et pour qu’ils soient visibles auprès des entreprises. Cela n’est pas vraiment gratuit car ces freelances troquent leur business et leur pricing, qu’ils ne possèdent plus vraiment, à ces intermédiaires pour avoir de la visibilité et pour être référencés. Ils deviennent donc le produit de ces plateformes.

J’ai également une anecdote croustillante venant de recruteurs eux-mêmes. Ils sont en interne, dans l’entreprise. Il faut que leur salaire soit justifié auprès de leur direction. Ils vont crier au manque de considération dans des conférences et sur les réseaux sociaux. Puis, un beau jour, je parle d’un super profil à l’écoute du marché que j’accompagne en tant qu’agent de carrière. J’ai donc fait un travail approfondi pour bien connaître cet individu. De façon plus globale, j’ai aussi un important réseau que j’entretiens continuellement. Ce recruteur me sollicite donc pour me dire que le profil que j’ai présenté en anonyme l’intéresse beaucoup pour un poste stratégique au sein de son entreprise. En tant que recruteuse indépendante qui vit essentiellement du placement des candidats au sein des entreprises, je lui demande s’il envisagerait une contrepartie financière, même symbolique, si le recrutement se faisait bien sûr. À cela la personne me sort les violons de l’économie du partage, de l’entraide. Bref, pour lui mon travail devait être gratuit, alors qu’il s’agit d’un travail payant au sein de son entreprise vu qu’il reçoit un salaire pour trouver les bonnes personnes sur ses postes. Moi, freelance, je pouvais me coucher sur mes honoraires de recrutement alors qu’il s’agissait d’un poste central pour l’entreprise.

Bref, vous l’aurez compris, parfois nos pires ennemis sont ceux qui viennent de notre propre métier, qui connaissent pourtant les difficultés inhérentes au job. Ils savent jouer sur la corde sensible, avec la formule « Hey on se connaît, pas de ça entre nous. Aide-moi. Je suis ton pote ». Aussi, être payée pour cela, pouvait renvoyer à ce recruteur en interne l’idée d’un aveu d’incompétence envers sa direction (ce qui est faux). Il fallait que ça soit gratuit pour moi, et qu’il y ait toutes les fleurs et la reconnaissance pour lui.

En aparté…

 

Chapitre 6 SN

Prochain chapitre : 

Partie II : Plat Principal – La Carrousel de Bullshit – Chapitre 1 : Les femmes dans la tech – sorti le 22062020

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