Partie II : Plat principal – Le Carrousel de bullshit – Chapitre 1 : Les femmes dans la tech

Je remarque qu’assez souvent, dans l’univers de la création d’entreprise ou dans l’univers des start-up et des grands groupes, les femmes, on aime les avoir dans l’open space, dans la photo d’entreprise qui symbolise la Diversité avec un grand D. Ces photos, vous les connaissez. Elles renvoient l’image de « Nous ne sommes pas de joyeux connards. Nous avons été sympas. Nous avons réussi à recruter deux nanas dans l’équipe technique. » et on agrémente la photo avec d’autres femmes qui viennent de services plus féminisés.

On sent, dans le discours de certains dirigeants d’entreprise (qui sont pour beaucoup d’entre eux des hommes), qu’ils militent avec ardeur pour l’inclusion des femmes dans la tech. Ils aimeraient avoir une parité parfaite de leur staff d’entreprise. Ils mettent en avant leur incroyable ouverture d’esprit avec, parfois, plein de justifications qui n’ont pas lieu d’être. Ils finissent par me parler de leurs enfants et combien ils s’en occupent bien. Fine… Il y en a même un qui m’a dit la chose suivante concernant le recrutement potentiel d’une développeuse : « J’en rêve ! ». Rien que le mot « rêver » fait halluciner, comme si les femmes développeuses n’existaient pas dans sa réalité. Il rêvait d’une fiction le bonhomme, d’une Ada Lovelace qu’on cite encore en noir et blanc dans les articles de la tech en souvenir du bon vieux temps. En tout cas, tout cela est bien évidemment le joli discours de façade, celui qui donne envie de proposer plus de candidates à l’entreprise vu que le big boss en rêve…

Puis, le naturel revient très vite au galop et ce, de plusieurs façons :

Tout d’abord celui qui me sollicite pour recruter sur un poste ne cesse, dans ses formules, de dire : « Bon le gars il fera ceci, cela… », « Je veux un mec passionné… », « Je veux un barbu ». Je n’ai pas toujours relevé ces petites injonctions qui fracturent l’oreille de la recruteuse inclusive que je suis au risque de passer pour une féministe militante qui placerait ses combats en plein rendez-vous clients, mais je serrais très fort mon string. Un jour, la description excluait tellement les femmes du game, que j’ai fini par oser dire : « Ça marche aussi si c’est une femme sur le poste ? ». La personne s’est retrouvée très bête, pas vraiment consciente de l’ampleur du message adressé par sa description du profil souhaité. Il ne se rendait pas compte du point auquel cette description pouvait être blessante, pour la femme dans la tech que je suis (même si je ne code pas) comme pour toutes les potentielles femmes qui allaient postuler. Les mots de ce patron étaient révélateurs de l’image idéalisée qu’il avait du bon candidat. Même s’il respecte la loi, in fine, en mettant (H/F) sur son titre de poste ou développeur.se, inconsciemment, il vise un homme sur son poste et ça se lit du bout des lèvres.

Aussi, le naturel revient très vite au galop lorsqu’il est question de parler de prix. J’ai pu voir à quel point, par rapport à mes confrères masculins, j’ai pu au début être « challengée » sur mes compétences et sur le prix exigé de mes services. Parfois, sans raison, le patron me demandait si j’étais maman, mariée, avec des enfants. Peut-être que, dans ses calculs, il se disait que j’étais une personne au profil « vulnérable » donc qu’il aurait été facile de négocier avec moi. Il pouvait aussi me dire qu’il aurait préféré une recruteuse freelance femme et non un homme. Cette discrimination, dite positive, est une douce claque qu’on savoure à la terrasse d’un beau restaurant parisien. Je me disais : « Ah oui pourquoi ? Suis-je un appât plus attractif face à une population tech qui crève la dalle ? ».

J’ai fini, d’ailleurs, par hisser tout un tas de red flags liés au genre, tant à mon niveau qu’au niveau des candidats. Je questionne aussi de plus en plus mes interlocuteurs sur l’inclusion des femmes et sa matérialisation au quotidien dans l’entreprise.

Et j’en viens à mon troisième point. Le naturel revient au galop quand on s’intéresse de plus près au niveau de responsabilité des femmes. Les entreprises aiment afficher des femmes sur une photo, dans une communication « women in tech », « girl power », comme on décore un sapin de boules de Noël. En revanche, dès qu’il est question de chatouiller des postes à responsabilités, les femmes ont déserté le terrain de jeu. Je leur demande souvent comment ils imaginent le ou la futur.e candidat.e à ce poste de responsabilités ? S’ils me décrivent un management au féminin, c’est pour moi un énorme red flag. Cela signifie qu’il associe des compétences managériales au genre. Ils tombent parfois dans le piège en mettant des formules très valorisantes : « Elles ont de l’empathie, le sens de l’écoute ». Ils sont à deux doigts de mettre le titre « Maman » sur le poste, alors que pour un homme ils auraient dit complètement autre chose. Puis, quand on creuse les attentes, on constate très vite qu’ils choisiront un homme plutôt qu’une femme ou qu’ils choisiront tout de même une femme, mais pour de mauvaises raisons !

Aussi, le naturel revient au galop lorsque des managers masculins décident de « faire une fleur » à une informaticienne en évitant de lui faire passer un entretien technique. Il y a tellement peu de femmes dans le staff que certaines passent au travers des filets de l’évaluation. C’est ultra violent pour une femme. Cela lui donne l’impression qu’elle est choisie pour de mauvaises raisons, davantage pour son genre que pour ses compétences techniques. J’ai déjà vu un manager être très exigeant techniquement avec un homme en évaluation technique et faire juste un entretien type « Salut tu vas bien » avec une femme uniquement pour qu’elle rejoigne l’équipe. Non seulement ce n’est pas fair-play pour les hommes déjà présents dans l’équipe ou en processus de recrutement, mais cela dégrade fortement l’estime de soi et l’image de cette femme en réalisant un traitement de candidatures non équitable qui pourrait bien dégrader fortement sa légitimité dans son futur staff.

Enfin le naturel revient au galop quand ces managers, qui se disent pourtant très ouverts, rencontrent les candidates et me disent qu’ils ne le sentent pas, comme apeurés par des femmes au tempérament trop trempé. J’ai déjà eu un interlocuteur qui m’a avoué : « Elle est très bonne techniquement mais elle ne va pas s’intégrer car je la sens très susceptible et sensible, comme nous avons tendance à faire beaucoup de blagues de cul… ». Il avait peur de cette femme qui l’ouvre trop et qui pourrait afficher son mécontentement, telle l’affirmation d’une désapprobation qu’il rangeait dans le registre « sensible », « susceptible ». Cette remarque, je l’ai entendue des milliers de fois. Certaines entreprises préfèrent ne pas intégrer de femmes plutôt que d’avoir un procès aux fesses pour harcèlement. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, ces entreprises diront qu’elles regrettent fortement de ne pas avoir plus de femmes dans leur équipe technique mais elles ne font rien pour que le terrain d’accueil soit propice à leur intégration et à leur épanouissement. En d’autres termes plus prosaïques, dans certaines entreprises, de gros porcs ont pris le pouvoir en instaurant un climat graveleux et ils ne veulent pas perdre cette liberté de « chier sur la gueule » des femmes au quotidien. Pourquoi ces entreprises ne font rien ? Parce que ces hommes sont bons techniquement, parce qu’il est difficile de fidéliser, de recruter et ils sont à la base de la qualité du produit donc de la croissance de l’entreprise.

Autant je ressentais une certaine franchise dans le fait de me dire les choses aussi ouvertement autant, en tant que femme recruteuse, je me suis sentie complice de gros porcs. En effet, naturellement, pour le bien des femmes, j’ai évité d’adresser des candidatures féminines pour les protéger de cet environnement toxique. C’est le chien qui se mord la queue.

Par ailleurs, les femmes développeuses sont de plus en plus nombreuses à taper à la porte du marché du travail, notamment des personnes en reconversion professionnelle. Il faut arrêter de croire qu’il y a une pénurie de femmes. Il suffit d’aller les chercher au bon endroit, de s’intéresser à elles, et, cerise sur le gâteau, de créer les conditions optimales pour qu’elles s’épanouissent dans le code et qu’elles y restent.

L’autre bullshit avec les femmes dans la tech, c’est d’avoir mis toutes les femmes dans le même panier, dans un ensemble uniforme qu’il faut inclure sur le terrain du développement. Il y a deux façons d’être effacée dans un décor professionnel : être absente et être uniformisée. Nous uniformiser, c’est une façon de nous rendre absentes. Les femmes sont devenues un concept comme elles sont devenues une fête, une fête des femmes pendant laquelle il va de soi qu’il faut faire des compliments aux femmes, en tous cas ce jour-là, sans oublier de leur offrir des fleurs. Chaque femme est différente dans son rapport à l’homme, et dans son rapport à la femme ! Il y a des femmes qui vont adorer les blagues de cul, d’autres qui vont être beaucoup plus pudiques et timides. Il y a autant de femmes différentes qu’il y a d’humains différents. Dès qu’un homme cherche à prouver son attachement au mouvement « #metoo », il entre dans les clichés les plus fabuleux comme s’il nous avait comprises dans la totalité de notre complexité alors que même les femmes entre elles ne se comprennent pas toujours et ne sont pas d’accord sur la condition féminine ! Les femmes ne veulent pas de comportements stéréotypés en face d’elles, même de ceux qui vont dans le sens de la bienveillance. Elles veulent juste des droits équivalents aux hommes en termes de salaire, d’évolution professionnelle et de responsabilités.

Beaucoup d’hommes ont tendance à pointer du doigt les autres inégalités auxquelles on ne prête pas assez attention sur le terrain de la discrimination, comme lorsque que l’on évoque le cas des personnes obèses ou en situation de handicap… Ils ont raison mais ils négligent un fait important : si l’entreprise est incapable d’inclure de façon équitable la moitié de la population mondiale, elle ne pourra pas faire grand-chose pour les minorités. Comme on dit : qui peut le plus, peut le moins.

Par ailleurs, il faudrait dire à beaucoup de femmes en reconversion professionnelle qui se lancent en informatique que ce n’est pas uniquement une histoire de code et de compétences associées en développement. Il faut leur dire qu’elles seront continuellement confrontées à un environnement masculin pas toujours ouvert, plein de clichés, qui se complaît dans l’entre-soi. Les structures comme Pôle emploi poussent ces femmes avec des messages très positifs en leur affirmant que les choses ont changé, qu’elles seront immédiatement embauchées car fortement demandées dans la tech, ces structures sont dans le faux ou, plutôt, pas complètement dans le vrai. L’histoire est un peu moins belle. Il y a des personnes formidables dans ce milieu mais une petite poignée sexiste résiste. C’est l’espoir qui fait mal dans ces moments-là, de la même façon que lorsqu’on me dit en off que j’ai toutes mes chances d’être prise en tant que speakeuse dans une conférence technique. On me dit qu’il y a une ouverture sur des sujets RH. Je postule avec plein d’espoirs puis c’est un nogo. Le plus dur n’est pas le nogo. Que la candidature soit pour un poste ou une conférence, il y aura toujours mieux en face. Là n’est pas le problème. C’est le jeu ma pauvre Lucette. Le véritable problème se niche dans l’espoir qu’on donne à ces femmes provoquant, face au nogo, de grosses désillusions et de la frustration. Elles finissent par quitter les rangs des développeuses car pas assez prévenues ou préparées. Même si, je l’admets, personne n’est vraiment préparé à la violence professionnelle. Cependant alerter est une forme de préparation. Il est important de dire ce qui se passe vraiment dans cet univers de la tech. Raconter des histoires fait encore plus mal et provoque d’autant plus un sentiment de rejet de ce milieu qui apparaît alors comme impénétrable et exclusivement régi par une population majoritairement masculine qui décide du sort des femmes.

Moi aussi, à mon niveau de recruteuse et à mon compte, j’ai subi beaucoup de clichés ordinaires liés au fait que je sois une femme. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cela venait des personnes les plus proches, sans forcément que cela soit dans l’intention de nuire. Par exemple ma Maman avait peur que je me mette à mon compte. Elle se demandait comment je m’en sortais et si je vivais aux dépends d’Alexandre, mon mari. Grosse blague au passage ! Alexandre aussi, dans sa posture, pouvait adopter une attitude paternaliste, une sorte de mansplaining inconscient. En essayant par exemple de faire à ma place quand ça n’allait pas assez vite sur le plan administratif, à voir le meilleur pour moi toujours à ma place, à évoquer les risques associés au statut freelance si nous (plus lui que moi à l’heure où j’écris ces lignes) avions le projet d’avoir un deuxième enfant…

Puis au fur et à mesure ces clichés sont venus de beaucoup d’autres personnes, comme l’agent administratif qui a traité mon dossier pour l’ouverture de la mutuelle en tant qu’indépendante. Alors qu’elle prenait mes informations personnelles, elle s’est rendu compte que je me mettais à mon compte avec un bébé de 9 mois à peine. Elle me disait « Ah oui c’est risqué ! Quelle est la profession de votre mari ? Quel courage ! ». Je me souviens encore de son étonnement. J’avais l’impression de lui annoncer que je partais en guerre en Afghanistan. Je ne voyais pas vraiment en quoi cela était extraordinaire. Le terrain de jeu français est relativement sécurisant. Je voyais cela comme une nouvelle aventure professionnelle, comme j’en ai eu tant dans ma vie professionnelle. À mes yeux, celles qui ont vraiment du courage sont celles qui mènent leur entreprise familiale seules, sans famille, sans conjoint. J’ai par exemple le souvenir, sur mon lit d’hôpital alitée quelques mois avant mon accouchement, d’avoir discuté avec une femme alitée aussi, qui venait de se faire larguer par son mari. Elle allait accoucher seule. Il n’est pas nécessaire de créer son entreprise pour surmonter de gros défis et faire preuve de courage, que l’on soit un homme ou une femme.

Partie II : Plat principal – Le Carrousel de bullshit – Chapitre 2 : La Diversité – sorti le 29062020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s