Milgram is everywhere

L’expérience de Milgram est une expérience de psychologie publiée en 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. 

Cette expérience évalue le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime et permet d’analyser le processus de soumission à l’autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.

Lorsque j’étais à l’école, en cours de philosophie, et qu’on m’avait présentée cette expérience je suis sortie de là vraiment choquée. Cette expérience restera très longtemps gravée dans ma mémoire. 

Voici l’expérience en question :

Aujourd’hui, dans le monde professionnel comme dans notre société, je ne peux m’empêcher de faire ce parallèle. 

L’expérience se déroule en plusieurs étapes qui sont exactement celles qu’on peut retrouver dans le milieu professionnel et plus globalement dans notre société.

Première étape : agir pour le bien 

Au démarrage de l’expérience, il est exposé très clairement qu’il s’agit d’être contributeur d’une expérience scientifique avec des résultats attendus sur le thème de la mémoire des individus et son lien avec le niveau de punition. L’objet de l’étude est bidon mais il conditionne grandement le niveau d’obéissance du moniteur (celui qui sera amené à envoyer des décharges électriques à l’élève pour évaluer sa mémoire). 

Dans le monde professionnel, comme dans la société, l’intention d’un projet, d’une réforme est toujours bonne, noble. L’idée est d’agir pour le bien commun. Cela valorise la personne qui va accepter le projet/ la mission. Le cadre de la subordination est donc positif :  agir pour la société et c’est valorisant pour l’individu qui se voit comme contributeur d’une grande cause. 

Dans la sphère professionnelle, agir pour le bien avec un grand B peut prendre plusieurs contours : la satisfaction client, la relance économique, le maintien de l’emploi, etc.

Deuxième étape : l’image d’autorité 

Dans le cadre de l’expérience Milgram, les injonctions données viennent d’une autorité que l’individu juge légitime à ses yeux. Il s’agit de l’autorité scientifique qui porte la blouse, qui transpire le sang froid et l’intelligence. Ce costume rassure et inspire confiance.

Dans le monde professionnel, ce costume de l’autorité peut avoir plusieurs contours : une personne type gourou qu’on suit aveuglément ou un manager qui a une position hiérarchique supérieure dans l’organigramme de l’entreprise ou une personne dite influente avec une autorité naturelle. Les injonctions données par cette autorité seront donc suivies car l’individu jugera le vecteur de cette injonction comme fiable. Il a confiance et accepte, notamment avec cette crainte de la sanction lorsque l’autorité s’établit dans le cadre d’un contrat de subordination aux règles.

Troisième étape : l’effet crescendo 

Dans le cadre de l’expérience Milgram, les décharges électriques mortelles ne sont pas données immédiatement à l’élève qui se trompe. Cela se fait petit à petit, en douceur toujours sur la base d’une soumission à une autorité compétente et crédible. L’individu torture une victime innocente. Les règles ont été transparentes dès le départ mais il continue pour deux raisons : s’il s’arrête, tout ce qu’il a fait est remis en question (escalade d’engagement), il ne contribue plus efficacement au projet scientifique et, enfin, il n’a aucune raison de s’arrêter car il est protégé par l’autorité scientifique qui dit « quelque soit l’issue de cette expérience, nous prenons à notre charge l’ensemble des responsabilités ». L’individu peut donc se débarrasser de sa conscience morale, continuer à obéir car il ne sera pas jugé comme responsable de ses propres actes. 

Pour revenir au monde professionnel, je vois combien se reproduit ce même schéma de soumission. Au nom du bien (la relance économique par exemple en ce moment) l’individu accepte des conditions de relance, pas toujours éthiques ni morales, venant d’une autorité supérieure jugée légitime : par exemple construction de dossiers de licenciements sur le dos de ses propres collègues, mise en concurrence, délation, faux témoignages, abus de pouvoir, escroquerie etc. Dans la sphère professionnelle, l’individu est prêt à briser l’autre car cela est sournoisement demandé, au fur et à mesure, par une autorité supérieure et légitime qui dira toujours : « vous agissez pour le bien de l’entreprise ». Ce qui est cruel devient normal, ce qui est immoral devient nécessaire pour contribuer à une cause commune et noble : la relance économique. 

Cela se constate également dans le cadre des réseaux sociaux où les individus deviennent cruels entre eux, en se dénonçant dans le non respect des gestes barrières, dans leurs opinions, dans leur pratiques sociales, tout cela au nom du bien commun : la santé publique. Ces comportements sont même encouragés car jugés nécessaires au nom de la santé, du vivre ensemble et de l’effort collectif. 

Quatrième étape : le contact physique 

Dans le cadre de l’expérience Milgram, il se passe une étape où le moniteur (celui qui envoie des décharges électriques) se doit de bien remettre la main de l’élève sur la sonde électrique pour que la décharge envoyée fonctionne. Ce contact physique, donc humain, avec la victime, va réveiller une certaine conscience morale d’autant plus que la victime implore pour qu’il arrête et elle ne cesse de dire qu’elle souhaite mettre fin à l’expérience. Il gronde l’élève en lui disant que tout cela est de sa faute étant donné qu’il répond mal aux questions données (la victime devient responsable de son propre malheur, le problème vient de la victime et non plus du bourreau, ça vous rappelle quelque chose ?). Le moniteur demande à l’autorité scientifique s’il faut continuer. A ce moment-là, il est prêt à désobéir avec ce petit éclair de lucidité et de conscience (le principe de valeurs incompatibles). Le responsable scientifique annonce que s’il arrête c’est toute l’étude qui s’arrête donc pour le moniteur cela remet en cause son travail, son utilité, son rôle et ses compétences. 

Dans notre société, l’absence de contact physique (lors du confinement, contexte télétravail, réseaux sociaux) peut favoriser grandement l’envoi sournois de ces décharges psychologiques à autrui. Les moniteurs que nous sommes ne voyons pas la souffrance dans l’oeil de l’autre ni sa réalité. Les signaux faibles s’effacent doucement. Par ailleurs, l’anonymat déshumanise : sur les réseaux sociaux on ne fait pas du mal à une personne mais à un troll/ un pseudo. Dans le cadre professionnel, pour beaucoup de coronavirés, l’annonce de la fin de la période d’essai ou du licenciement s’est faite à distance lors du confinement. Cette décharge psychologique semblait peut-être bien faible pour les RHs et/ ou managers dès l’instant où ils n’ont pas vu dans le regard/ l’attitude de leur collaborateur la gravité d’une telle annonce dans leur vie. La soumission aux injonctions immondes peut être favorisée par la distance avec autrui. Jean-Paul Sartre disait « l’autre est catalyseur de la conscience morale » c’est pour cela que « l’enfer c’est les autres ». Quand l’autre est absent (en télétravail comme en présentiel), silencieux dans sa souffrance, les actes les plus cruels deviennent moins cruels pour ceux qui les donnent. D’ailleurs, les personnes qui se rendent compte qu’elles ont fait beaucoup de mal à quelqu’un disent facilement ceci : « il fallait me dire que je t’ai blessé » « dis-moi si je vais trop loin » comme si la parole de l’autre conditionne son existence en tant que sujet doté de raison et devenait donc un garde-fou aux actes les plus immoraux et dangereux (Ah si les animaux parlaient…). Ainsi, les groupes qui vont dans le sens de la prise de parole pour se défendre naissent pas du jour au lendemain avec un effet de mode. Ils prennent la parole quand les actes vont trop loin justement pour réveiller ce qui reste de notre empathie, notre conscience morale, et donc de notre humanité. 

Cinquième étape : autorité fragilisée

Dans le cadre d’autres expériences Milgram, ils ont volontairement fait le scénario d’une autorité scientifique qui se contredit : l’un dit au moniteur de continuer l’expérience sur l’élève, l’autre scientifique dit à l’autre scientifique qu’il faut absolument arrêter cette expérience dangereuse. Cette autorité non cohérente dans le discours et l’attitude pousse le moniteur à désobéir. Sa confiance est ébranlée et il cherche à se ré-approprier son libre-arbitre dans le fait ou non de continuer l’expérience. Il sent une faille dans la décision et surtout se réveille dès l’instant où un scientifique met sur la table le fait que c’est immoral et dangereux. 

Ainsi, dans notre société comme dans le monde professionnel, il y a parfois cette nécessité de « contre-pouvoir », de « lobby » qui permet aux personnes d’avoir matière à exercer leur esprit critique, à comparer les sources d’information pour se faire leur propre jugement et à agir en fonction de ce qui est en phase avec leur valeurs et leur conscience. L’uniformisation de la pensée pousse à la soumission et donc aux actes les plus barbares qui s’inscrivent dans une normalisation sociale. 

Il y a donc la nécessité de contre-pouvoir mais aussi (sans que cela soit contradictoire avec ce que je viens de dire) la nécessité d’une certaine cohérence dans le discours d’autorité. La désobéissance des français dans l’application des règles sanitaires a été provoquée par une autorité qui se contredit souvent, qui se cherche dans la vision d’une nation, la direction du pouvoir, qui manque de cohérence dans le discours et les directives données.

Dans la sphère professionnelle, certaines structures explosent en plein vol lorsque le staff ne croit plus au projet d’entreprise, aux injonctions données par un CODIR qui se contredit ouvertement et manque de cohérence dans les objectifs et les décisions actuelles et futures. 

Sixième étape : l’être humain face à ses propres responsabilités 

A la fin de l’expérience, chaque personne qui a joué le rôle de moniteur lors de l’expérience est convoquée. On leur annonce que tout était faux, que l’élève était un acteur, idem pour les scientifiques, qu’il y n’avait pas de décharge électrique. Mais, ils sont convoqués surtout pour leur demander pourquoi ils ont obéi, pourquoi ils ont  accepté délibérément d’envoyer des décharges mortelles à une victime innocente (plus de 60% des moniteurs sont allés jusqu’à donner des décharges mortelles). Le moniteur est donc mis face à ses responsabilités en tant que criminel. Ce dernier se justifie en disant qu’il a écouté les autorités compétentes, les instructions données, qu’il ne pensait pas faire du mal et qu’il voulait aller au bout de l’étude de la même façon un pilote de guerre qui envoie une bombe sur une ville. Ce dernier ne se dit pas si cela est bien ou mal. Il accepte, il exécute des ordres car il est inséré dans un système qui le met dans un état agentique. Par ailleurs, le moniteur pensait agir pour le bien de la science en déshumanisant sa victime qu’il utilise comme moyen d’assouvir une cause plus grande et surtout il place sa victime comme étant responsable de sa propre souffrance. 

Tout cela me rappelle la violence policière bien évidemment mais aussi me fait comprendre, prendre conscience du cheminement et de la construction lente et sournoise d’un chaos social, qui repose sur une armée de tyrans en sommeil, déresponsabilisés (que nous sommes tous) qui n’ont pas vraiment l’impression de contribuer à la violence à leur petit niveau. Chacun va juger son voisin comme faisant pire que soi ou son voisin comme étant responsable de la violence qu’il subit « il l’a bien cherché ! Cheh ! » et tout cela au nom du Bien « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». D’un simple RT on participe à l’humiliation, à la dénonciation collective, à la création d’un énorme shit storm. Nous avons tous, en chacun de nous, un tyran social qui se nourrit du groupe qui le légitime et de bonnes intentions. 

Dans le monde de l’entreprise, aucune autorité n’a véritablement réussi à donner des injonctions immorales seule. Elle s’entoure de personnes compétentes, influentes et douées pour déléguer sa propre violence, ses « décharges psychologiques » en instaurant une certaine culture de la violence sur plusieurs échelons de responsabilités. Cette violence devient normale, habituelle et légitime. S’entourer de moniteurs cruels, de tyrans permet à l’autorité de conserver une image propre. Elle délègue le sale boulot. Cela lui permet aussi d’avoir des alliés solides et parfois même plus cruels que l’autorité elle-même (on dit collaborateur hein lol) et surtout de préserver une certaine posture d’autorité légitime qui parvient à maintenir cette pseudo image bienveillante qui inspire confiance. 

A l’échelle de l’Etat, se produit ce même procédé de délégation en mode « do it yourself » : la police qui sanctionne, la presse qui nous assomme d’informations angoissantes et contradictoires, les individus qui se divisent, s’insultent, s’agressent entre eux, les entreprises en mode « bad cop » qui doivent composer avec des directives changeantes, le système éducatif qui est pointé du doigt, etc permettant à l’autorité d’Etat de ne garder que le meilleur de ce qu’elle veut montrer ! 

Ainsi, « Milgram is everywhere » autour de nous, au sein de nous sans que nous en ayons vraiment conscience et tout cela est grandement conditionné par notre rapport à l’autorité, nos émotions, notre éducation, notre  système de pensée, de valeurs sur lequel jouent, subtilement, les différentes autorités de pouvoir et d’influence.

Shirley Almosni Chiche

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