The Show Must Go On

J’ai écrit cet article en pensant à ma maman qui s’affaiblit physiquement. Elle est éleveuse de chiens et chats, à la retraite, et elle ne s’est jamais vraiment arrêté. Elle a 71 ans et fait certainement le travail d’un staff de plusieurs personnes dans un élevage. 

Là où je voyais son départ à la retraite comme (enfin!), une source de repos pour elle (4 enfants à charge, des réveils tous les jours à 5hrs pour aller travailler, une vie agitée, etc), elle a vu cela comme un départ vers la solitude, le néant : veuve et séparation brusque avec ses 4 enfants (notre départ du foyer familial s’est fait approximativement au même moment car nous sommes du même âge, deux paires de jumeaux à seulement 18 mois d’intervalle). Elle est donc passée d’un cadre familiale de 6 personnes à une seule personne, elle. 

Le travail a donc été un moyen de combler un vide affectif, de se sentir utile, de compenser aussi une perte financière forte. Le travail a été son meilleur allié contre la solitude.

En pensant à son histoire et à son état, je me suis mise à penser aussi à une multitude d’histoires similaires de personnes seniors qui vivent du travail de façon relativement pathologique, qui en font une addiction, pour combler un truc, une faille, jusqu’à épuisement. 

Un exemple de réponse à ma story Instagram sur le sujet :

Le travail comme échappatoire 

Le travail est du temps de cerveau disponible qui nous met dans l’action, qui nous occupe, qui nous fait sentir vivants et socialement intégrés. C’est du temps passé à penser à autre chose, notamment à ce qui nous fait peur : la maladie, la mort, deux sujets tabous qui planent davantage dans l’esprit des personnes âgées (maintenant un peu plus dans l’esprit de tout le monde avec le Covid). Le travail devient ce « divertissement » qui nous éloigne de la violence du questionnement et de la remise en question.

Le travail pour dire « je suis en vie ! »

Le travail devient ce tripalium pour se sentir vivant dans sa chaire. Il y a presque ce besoin de suer, de se faire du mal, voire de souffrir. C’est le corps et le cœur qui s’activent. Le senior montre son énergie dans ses veines, donc son éternelle jeunesse et sa résistance au temps qui passe. Il y a comme cette volonté de prouver aux yeux de sa famille, de ses enfants, de la société qu’il tient bon « mais non mais non, papi n’est pas mort, mais non, mais non, papi n’est pas mort…». Il suffit de voir, parfois, de façon caricaturale, combien les personnes âgées dans l’émission Koh Lanta se donnent plus que les autres, cherchent à prouver leur utilité dans l’équipe, leur force physique, leur capacité à faire aussi bien voire mieux que les petits jeunes. Il y a ce regard social qui pèse, qui est le miroir du temps qui passe telles des horloges de Dali. Ce comportement traduit un certain complexe mais aussi un déni à se regarder dans ce miroir social qui juge et range du côté des vieux. 

La Persistance de la Mémoire de Salvador Dalí

Le travail comme non acceptation d’un deuil

Le départ à la retraite marque un arrêt dans la vie d’une personne avec un avant et un après. C’est le deuil d’un rythme de vie, de collègues rencontrés quotidiennement, d’un lien social, d’un apport financier lié au travail effectué permettant de subvenir aux besoins de la famille, le deuil d’une jeunesse en quelque sorte… 

Pour beaucoup de personnes s’arrêter c’est mourir ou accepter la mort d’un truc qui ne reviendra plus. 

Pour certains, faire face à ce deuil est une étape insupportable, insurmontable comme n’importe quel deuil, avec son lot de conséquences sur la santé (infarctus, dépression, suicide). Alors ils décalent l’échéance du départ officiel à la retraite le plus longtemps possible pour conserver une sorte de jeunesse éternelle. Ils préfèrent mourir épuisés qu’accepter ce deuil de ce qu’ils ont été et vécu. 

Le travail comme prolongement de soi 

La vie est cette chose finie mais par l’action et le travail les individus ont cette impression de perdurer dans le temps, au-delà d’eux-mêmes. Ils transmettent leur savoir, leur expertise, un regard sur le monde qui leur est propre; une sorte d’héritage qui se fait rare et qui peut grandement servir aux plus jeunes. 

Cela renvoie à la vision de Bergson du travail : grâce au travail, nous parvenons à extérioriser dans la réalité ce qui n’était qu’une idée de notre esprit. Cette réalisation procure un plaisir d’un genre particulier que Bergson appelle la joie. La joie n’est pas le plaisir de jouir, c’est le plaisir d’être, d’exister, de se réaliser…

Dès son plus jeune âge jusqu’à la fin de sa vie, l’être humain existe dans sa capacité à transformer son environnement, à agir sur la matière, à personnaliser son action, à apprendre de nouvelles choses à toutes les étapes de sa vie. A travers le travail, l’être humain fait vivre son identité, son histoire. Ainsi, le travail n’est pas seulement une activité rémunératrice mais c’est aussi un prolongement de soi et de son existence. Les individus ne s’arrêtent pas car ils sont le travail qu’ils produisent. Ils s’arrêtent quand ils ne sont plus.

Le travail comme aliment de l’ego 

Plus une personne vieillit plus la société lui renvoie son âge au visage, quotidiennement, avec ce message pressant, pesant de sortir du game. Cela se traduit par des départs précipités mais aussi par un vocabulaire stigmatisant « boomer », par des comportements plein de mépris et de préjugés. Les personnes seniors développent naturellement une perte de confiance dans leur apport de valeur. Elles se demandent si elle servent encore à quelque chose professionnellement parlant. Ainsi, continuer à travailler leur donne ce sentiment d’être encore dans la course, d’être indispensable avec cette illusion d’un savoir-faire qu’aucun junior ne saurait faire. Avoir encore leur place dans le staff d’entreprise du côté des jeunes les rajeunit un peu comme une personne vieille qui se met en couple avec une personne plus jeune. Elles ne sont pas rangées, socialement et professionnellement parlant, du côté des « vieux ».

Cela flatte l’égo. Ça permet de garder une certaine confiance en soi, une certitude dans l’apport de valeur. Cela alimente aussi une fausse croyance qu’ils ne seront jamais interchangeables.

Le travail pour combler une absence d’équilibre de vie 

La retraite qui est ce temps de repos enfin autorisé révèle parfois le vide lorsque le travail a pris toute la place dans la vie de la personne. Vivant uniquement du « métro boulot dodo », les individus n’ont pas développé d’autres piliers nécessaires à un bon équilibre psychique : pilier social avec des amis, pilier familial solide, pilier de soi-même aussi en se faisant plaisir et en s’écoutant. Les personnes qui ont misé 100% de leur vie sur le pilier du travail, quand celui-ci disparaît, il ne reste donc plus grand chose.

Ce vide fait peur, nous révèle à nous-mêmes et à nos démons. Alors les individus workaholic chercheront à se créer de nouvelles tâches, un nouveau travail, parfois encore plus avilissant que l’ancien pour combler un vide. 

Lorsqu’il y a eu le débat sur la réforme des retraites, il y a eu des grèves notamment sur la question de l’âge de départ à la retraite. J’étais surprise par la pauvreté du débat dans le sens où la colère n’est pas uniquement basée sur l’âge mais sur une volonté de repos, le plus vite possible, compte tenu de la vie professionnelle. Le sujet c’est finalement la vie professionnelle, comment elle est vécue, avec ses contraintes, sa pénibilité. Le sujet est la prépondérance donnée à la valeur travail dans notre quotidien, la place qu’elle prend dans un agenda, dans notre esprit jusqu’aux heures les plus tardives, laissant peu de place au reste, aux autres piliers d’une vie. Et ces derniers ne vont pas éclore, comme par enchantement, au moment du départ à la retraite. Les piliers d’un bon équilibre de vie, d’une bonne stabilité psychique, se font toute la vie. La retraite permet juste de les savourer pleinement, jusqu’au dernier souffle (si l’individu ne meurt pas avant…). Comme disait l’autre, il serait temps d’arrêter de perdre sa vie à la gagner…

Alors on peut trouver ça fun de voir des personnes âgées être toujours aussi endurantes, énergiques. Cela fait de belles affiches de communication avec cette image d’une vieillesse toujours employable qui résiste. Mais l’envers du décor c’est une maman épuisée, des burn-out sournois, silencieux qui échappent à la vigilance de garde-fous appelés RH dans le monde de l’entreprise qui œuvrent (en principe) pour le bien-être professionnel. 

Personne ne va dire à ces seniors de s’arrêter pour prévenir un éventuel burn-out, personne ne va les inviter à la médecine du travail. Ils sont leur propre employeur. Ils sont grands. Quand on a le malheur d’aller sur ce terrain glissant, ils disent qu’ils n’ont d’ordre à recevoir de personne, encore moins de personnes plus jeunes. Pour eux, la vie c’est maintenant qu’elle se vit ou jamais. 

Alors moi je les observe avec mon regard encore jeune en me disant que je serais, peut-être, comme eux (ou pas). Je me dis qu’il serait temps de se reposer quand la vie a été déjà suffisamment crevante. Je les observe vivre à leur façon aussi, jusqu’à en crever. J’envie certains d’avoir ce choix de travailler ou pas quand d’autres n’ont pas ce luxe. Je leur en veux aussi d’avoir ce temps libre mal utilisé à mes yeux ou du moins pas utilisé comme j’aimerais moi-même le savourer; d’occuper encore ce travail sur le temps libre alors que ce travail pourrait servir d’emploi à des personnes plus jeunes qui galèrent à entrer dans la vie professionnelle.

Mais, comment leur en vouloir ? Il y a tout de même de l’optimisme, une nécessité financière pour beaucoup d’entre eux, une passion (mortelle) pour leur travail avec cette envie de lâcher ce dernier souffle de l’effort à la face d’une société qui cherche (depuis toujours) à les confiner. Leur leitmotiv serait peut-être celui-ci : « I’ll fucking do it, darling », la phrase prononcée par Freddie Mercury en studio pendant l’enregistrement, lorsqu’il souffrait le martyr. Brian May proposa de reporter afin que Freddie se repose. Ce dernier aurait alors bu un shot de vodka et lâché cette phrase à son guitariste. Et il enregistrera la version finale du single d’une seule traite, avec toute l’intensité et la puissance de sa voix opposant au tragique du morceau « the Show must go on », une ode à l’espoir ! 

Shirley Almosni Chiche

3 commentaires

  1. A 40/45 ans, mon père a décidé qu’il était vieux, et qu’il était « trop vieux pour ces conneries ». Mais l’entreprise pour laquelle il travaillait déjà depuis de longues années a connu des difficultés.
    Le colosse aux pieds d’argile a vacillé et a donné le tournis aux salariés qui ont compris qu’ils s’étaient endormis face à un marché dynamique, concurrentiel et… « jeune ».
    Microsoft, Google, Facebook et Amazon sont arrivés et ont déstabilisé tout l’équilibre du monde informatique de l’époque.
    Formations, déplacements, affectations mal ciblées… Tout cela a fini d’achever « les vieux de la vieille » dont il faisait partie.
    Il est arrivé à la retraite fatigué, usé et sans doute déçu de cette fin de partie au goût un peu amer.
    Son père avant lui avait déjà mal vécu sa retraite anticipée et tout ce qui a suivi.

    Aujourd’hui j’ai 49 ans et depuis une dizaine d’années j’entends des phrases toutes faites de jeunes qui débarquent dans le métier : « demande au vieux », « il en dit quoi le maître Jedi ? »
    Mais aussi des trucs beaucoup plus trash concernant les facultés cognitives et même sexuelles… Au secours.
    Une remise en perspective de leur situation permet rapidement de remettre les gens et les pendules à l’heure. NanméO !
    Celles et ceux qui ont le plus peur du vieillissement ont la trentaine, sont en couple et ont des enfants. Ils se sentent enfermés dans une situation et un rôle auquel ils ont rarement pris le temps de réfléchir. Leur corps change, leurs habitudes aussi, et leur faculté à récupérer après une soirée trop arrosée.
    D’un point de vue extérieur, le vrai virage commence pour eux à ce moment là.
    Ils empruntent alors une voie descendante qui terminera au bas de la pente par la retraite, blasés et totalement désenchantés.

    Concernant la génération des baby boomers que tu évoques, qui s’arrête à 1965 c’est important de le préciser (pour moi 😀 ), ils ont été appelés à travailler pendant l’adolescence (vers 16 ans) et cela constituait aussi pour eux une émancipation énorme.
    Mais en les propulsant ainsi dans le monde du travail sans aucune préparation, et avec des compétences réduites à minima et des connaissances limitées du droit, on les a aussi facilement asservis au travail. Ils n’avaient de repères que « le boulot ». Car très jeunes parents, très souvent mal informés des « choses de la vie », ils ont été submergés par des émotions intenses qu’on ne leur permettaient pas d’exprimer à leur époque.
    Le plaisir n’a jamais été leur priorité. La société de loisirs n’a jamais été qu’un concept fumeux pour eux.
    Le devoir, le respect (travail, famille, patrie) et l’obéissance ont toujours été leur repères depuis leur adolescence.
    Notre société a énormément changé en l’espace de ces 70 ans écoulés, depuis l’après guerre. Cette génération a connu des évolutions sociétales parfois violentes, des événements locaux, et mondiaux extra ordinaires au sens premier du terme.
    Les bouleversements sont toujours difficiles à vivre et intégrer. Comparativement aux guerres, conflits et autres violences de cette période, la pandémie et son corollaire qu’a été le confinement pèsent peu. « J’ai connu la guerre, les restrictions, l’occupation » disaient nos grands mères.
    Alors oui nos parents se sont raccrochés à ce qu’ils connaissaient le mieux depuis le collège ou le lycée, à savoir le travail.
    Car même avec tant d’années derrière eux désormais, on a toujours « besoin d’aller bosser » et cela ils ont toujours su le faire, parfois jusqu’à l’épuisement.
    Est-ce un mal ou un bien ? N’auraient-ils pas dû en profiter davantage et mieux ?
    Ils ont fait leur choix, ils ont mené leur vie.
    Aujourd’hui j’entends souvent cette phrase de la part de cette génération, nous concernant : « vous n’avez vraiment pas une vie facile et je vous souhaite sincèrement du courage ; pour nous tout était beaucoup plus simple ».
    Et la plupart du temps il n’est question que des nombreux changements que nous connaissons, même pas des perspectives.
    Alors je me pose cette question : a-t-on raison de chercher notre propre bonheur et épanouissement quand les perspectives d’avenir de nos enfants sont aujourd’hui réduites aux risques liés aux changements climatiques ?
    D’autres suivent aussitôt : pourquoi réfléchir à nos retraites quand on sait que la moitié de la population mondiale va commencer à mourir des conséquences du changement climatique global dans les 20 ans qui viennent ? En quoi un stage d’épanouissement personnel va me permettre de me sentir mieux quand on va commencer à manquer sérieusement d’eau potable dans la même période ? Pourquoi emprunter sur 30 ans pour un bien immobilier quand de nombreuses populations vont venir sur les territoires que nous occupons pour espérer une survie potentielle ?
    Je ne suis pas catastrophiste ou négativement inspiré. J’ai envie et j’oeuvre pour faire évoluer l’état des choses et enrayer l’avenir qui se dessine pour nos enfants. Mais nous sommes encore trop peu à le faire.

    Nos parents ont reconstruit après guerre. Ensuite la machine s’est emballée.
    Avons nous déconstruit ? Avons nous détruit ? Avons nous trop joui de ce que nous avions ?

    Je rejoins la philosophe Julia de Funés (https://www.linkedin.com/in/julia-de-fun%C3%A8s-a36b70a3/) dans son analyse de la place du bonheur en entreprise : il n’y en a pas ! L’entreprise n’est pas la réponse à tout et à tou/te/s.

    Tes raisonnements et tes interrogations sont légitimes et bien fondés. J’aimerai que ta génération y vienne davantage, en masse.

    J’ai fait un choix : dans le temps qui me reste (en pariant qu’il me reste disons au moins deux décennies), je vais consacrer toutes mes forces, mes capacités et mon courage à convaincre le plus grand nombre à agir pour enrayer le changement climatique en changeant notre quotidien.
    Dans le même temps, je partagerai des moments de vie avec mes enfants autant que cela sera possible pour eux et moi. Et je profiterai de chaque instant possible de contemplation de cette planète et de cette vie qui m’a fait rêver à travers la caméra de Nicolas Hulot dans les années 80.

    Car si tous mes efforts ne conduisent à rien, ou trop peu, l’issue sera pour mes enfants comme pour moi une fin de vie difficile où la retraite sera un mot totalement obsolète, désuet et insipide.

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