Raconte-moi ton histoire professionnelle !

Dans mon métier de recruteuse et d’agent de carrière, je suis tous les jours dans une posture d’écoute d’histoires professionnelles, d’oreille tendue sur des anecdotes, des récits parfois douloureux et intimes. Je constate une chose qui revient régulièrement dans l’univers de la tech (et, certainement pas uniquement dans ce milieu) : combien il est difficile de parler de soi ! entre syndrome de l’imposteur, difficultés relationnelles, choses non dites qui n’ont pas leur place en entretien de recrutement, c’est un exercice qui est loin d’être aisé, naturel.

Il y a ce rôle de vente de ses compétences, de prise de recul (que tout le monde ne sait pas faire ou n’a jamais fait), de sujets confidentiels à propos de relations avec ses supérieurs hiérarchiques et ses collègues, et, en même temps, il y a aussi ce rôle de la sincérité avec ce devoir d’être le plus “vrai”, le plus honnête possible. Je mets volontairement des guillemets sur le mot vrai car, au moment même où j’écris ces lignes, je me rends compte à quel point l’exercice est presque contradictoire, « schizophrénique ». 

Comment bien réaliser un entretien sans avoir conscience de cela ? Sans être un minimum préparé ?  

Bref, tout cela pour dire que je comprends que cet exercice soit terriblement compliqué, d’autant plus face à un monde du recrutement qui adore les histoires linéaires, bien rythmées sur le plan chronologique, sans faute, ni trou, ni raté; Une histoire qui se raconte un peu comme une notice de meuble : tout est parfaitement là où il faut pour bien gérer l’individu. Bien évidemment, et certainement comme le savez, j’adore aller sur le terrain de la métaphore caricaturale, mais dans le fond, il y a un peu de vrai : le monde du recrutement maîtrise mal, comprend pas ou mal les histoires qu’il ne contrôle pas, qui ne lui sont pas familières, déjà entendues, vues et revues, tel un enfant qui a besoin de sa routine pour bien dormir la nuit.

Sommes-nous d’éternels dormeurs dans cette incapacité à réveiller nos neurones et à voir les subtilités et les différences dans chaque parcours ? Vous avez malheureusement la réponse. Et j’ai été, et je peux l’être encore parfois, dans cette gymnastique du dodo professionnel. Nous sommes tous de très bons dormeurs quand la zone de confort est délicieusement confortable….

Quand il est question de mettre sa casquette de recruteur, il arrive trop souvent que nous portions aussi les lunettes pleines de biais, de préjugés sur la cohérence et la linéarité des parcours, A défaut de formation en recrutement, beaucoup de recruteurs ont fonctionné par habitude et injonctions données d’une Direction, qui, elle-même, n’a jamais reçu de formation en recrutement. Ce qui est terriblement paradoxale avec la vie de ces recruteurs qui adorent les histoires farfelues, les histoires qui se sont écrites en commençant par la fin comme celle de Star Wars, les posts Linkedln avec plein de bons sentiments, plein d’évocation d’échecs, de ratés, de coups durs dans la vie. Nous aimons faire du drama et de l’échec professionnel des moyens faciles pour avoir la médaille de la bienveillance et les likes qui vont avec. Cependant, lorsqu’il s’agit de recruter et de prendre en considération les mêmes histoires de ratés, d’accidents de la vie, il y a tristement moins de likes sur le CV…

Nous savons pourtant tous qu’une bonne histoire est rarement une histoire où nous savons déjà la fin, où tout est propre, lisse, sans rebondissement. Nous savons aussi qu’il n’y a pas d’histoire sans individus qui les composent et qui les racontent. Une histoire professionnelle n’est pas uniquement un bout de CV avec une chronologie d’événements historiques comme cela pourrait être collé dans une classe. Une histoire, ce sont des mots qui prennent vie dans la bouche et dans les écrits de celui ou celle qui les raconte. 

Ainsi, j’ai envie de vous donner mes quelques tips pour raconter une bonne histoire professionnelle, au moment où il faut parler de vous en entretien de recrutement : 

  1. Qui êtes- vous ? 

Là il n’est pas question de dessiner sur papier les méandres de votre esprit et de votre âme telle une séance psy allongé sur le divan, mais vraiment de mettre en avant votre positionnement, soit votre domaine d’expertise majeur (même si vous avez plusieurs cordes à votre arc). Par exemple : je suis développeuse backend depuis 7 ans, essentiellement sur la stack JVM… j’ai des appétences côté frontend aussi mais ce n’est pas mon coeur d’expertise.  

Cela peut sembler impossible pour un profil atypique et pourtant si : il y a un colonne vertébrale de votre expérience (la communication, le développement, le business, la créativité, l’artisanat, l’aide aux autres, etc). Dans cette logique, n’hésitez pas à lire les écrits sur le profil T-Shaped.

Cette big picture doit être claire pour que l’on sache immédiatement où on avance avec vous. “Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement” (Nicolas Boileau). 

  1. Présentez-vous en mode grande étape de votre histoire professionnelle

Présentez rapidement votre parcours académique (si parcours scolaire réalisé) puis basculez directement en mode grandes étapes de votre histoire professionnelle tels les chapitres d’un livre : 

  • Ces étapes peuvent être l’évolution de carrière : j’ai passé 5 ans en tant que dev puis 6 ans en tant qu’Engineering Manager…
  • Elles peuvent être géographiques : J’ai passé toute ma jeunesse aux USA, et je suis arrivée en France à cette date.
  • Elles peuvent être par métier : j’ai été cuisinier pendant 10 ans et j’ai décidé de me reconvertir vers le monde du développement en 20XX…. 
  • Elles peuvent être par secteur : j’ai passé 10 ans dans le secteur de la recherche puis j’ai basculé dans l’univers startup, puis grand groupe. 
  • Elles peuvent être par statut : j’ai été 5 ans salarié en tant que développeuse backend, puis j’ai créé ma propre entreprise de…pendant 3 ans et je suis désormais freelance depuis…. 
  • Elles peuvent être par rôle : j’ai été 5 ans développeur frontend, puis j’ai basculé côté backend depuis 2 ans sur la stack…
  • Elles peuvent être par techno : j’ai été 5 ans développeur sur la stack PHP, puis j’ai basculé côté NodeJS depuis 2 ans…

Cette présentation par étape met en avant votre unicité de parcours tout en mettant en avant un côté synthétique et clair sans être contraint d’entrer dans le détail de la chronologie donc être mal à l’aise à l’idée d’évoquer un trou entre deux expériences dans une même étape professionnelle. Présentez chaque étape avec une durée + le secteur + votre rôle (+ stack si vous en ressentez le besoin).  

Ensuite donnez le choix à votre interlocuteur : souhaitez-vous que j’insiste sur une étape plutôt qu’une autre ? 

Le choix du type de présentation des étapes (secteur, métier, geo, etc.) peut vraiment se faire en fonction de l’entreprise pour laquelle vous postulez. La présentation de votre histoire professionnelle peut se raconter selon votre auditoire. Il n’y a pas de présentation figée où que vous alliez. Soyez dans une démarche stratégique : certains vont vraiment apprécier votre expérience à l’international, d’autres plus votre chemin de reconversion, d’autres davantage votre polyvalence technique, etc. Bref, devenez un caméléon !

Mettez des mots qui vous ressemblent pour parler de ces étapes en disant des phrases citées plus haut, assez basique et claires, tout et en y accolant une citation par exemple “si je devais mettre une citation à cette étape ça serait celle-ci” ou alors y associer une chanson ou un film, “vous avez le synopsis, maintenant quel film voulez-vous voir ?”

Il y a certes une dimension très synthétique avec des durées et une présentation brève du rôle mais vous pouvez vraiment y mettre du relief, des liaisons drôles entre chaque étape, même faire de petites remarques bien placées sur le parcours de votre interlocuteur.

  1. Focus étape 

Généralement les entreprises apprécieront les dernières expériences professionnelles donc la dernière étape ou les deux dernières étapes (généralement les 6-8 dernières années). Si vous devez refaire toute l’histoire depuis le début (pas le bible non plus avec Moïse qui ouvre la mer hein), faites très court sur les premières expériences (en citant celles les plus significatives pour le poste) et allez en profondeur sur la dernière étape ou les deux dernières étapes professionnelles. 

A chaque étape, donnez du concret sur la/les expériences réalisées : 

  • Nom de l’entreprise. 
  • Pourquoi ce recrutement ? Pourquoi vous ? – contexte d’intégration en poste, quels étaient les enjeux techniques et métier).
  • Le cheminement : évocation de la stack et des évolutions techniques, les choix méthodologiques, la dimension collective, les sujets de mentoring et recrutement (si vous aviez un rôle orienté encadrement/mentoring).
  • Le bilan : bilan personnel, bilan d’équipe, impact utilisateur – quels ont été les livrables, les résultats, les satisfactions. Vous pouvez aisément parler aussi des échecs et des leçons tirées de ces échecs tout en restant positif en ayant vécu le pire (oui je sais plus dur à dire qu’à faire). 

N’oubliez pas d’incrémenter subtilement dans cette étape de discours vos soft skills : votre veille technique, votre curiosité, vos projets persos, vos aptitudes à travailler en équipe, vos capacités d’écoute, votre résilience etc. + bien faire le pont avec le poste pour lequel vous postulez

  • tant sur les sujets qui sont en phase avec le poste.
  • que les sujets qui s’en éloignent et pour lesquels vous avez envie d’apprendre.
  • que les sujets qui manquent sur le poste et pour lesquels vous pouvez apporter une réelle valeur ajoutée. 

L’idée n’est pas de dire “je suis curieux” mais plutôt, à travers les anecdotes, les exemples, donc les preuves, de le faire comprendre naturellement. 

Interrogez votre interlocuteur, faites-le participer : “Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Je peux reformuler”, “Quand vous avez fait la présentation de l’entreprise, vous avez dit ce mot qui me parle et qui est vraiment mon moteur…” etc. 

Évitez au maximum les tournures négatives ou celles qui atténuent, dénigrent vos compétences (oui, oui, toi qui lis ces lignes tu sais très bien de quoi je parle #syndromedelimposteur). 

Si vous avez une courte expérience (car junior) faites de vos projets personnels des expériences réalisées avec le format cité plus haut (nom du projet, pourquoi, cheminement, bilan). 

  1. Raison départ et souhait 

Un petit exemple de formulation : 

Ainsi, je suis dans une démarche de recherche de nouvelles opportunités car (raison départ) et donc j’aimerais : rôle ? valeurs/culture d’entreprise et de développement ? produit/type de secteur (grand public, BtoB, éditeur de logiciel) ? (si certains sujets ont plus de sens pour vous que d’autres), contexte technique ? (si c’est important pour vous, évoquez vraiment un environnement technique plus qu’une techno et sa dernière version), perspectives d’évolution à moyen terme ? (si vous savez et si c’est important vous vous). 

Dressez la big picture du souhait et dites en quoi l’entreprise pour laquelle vous postulez peut y répondre totalement ou partiellement. 

Enfin, sur la fin de l’entretien, ayez toujours des questions, pas juste des questions pour avoir des questions, mais vraiment celles qui seront révélatrices de VOS red flags, celles qui vont chercher le sujet qui va faire basculer votre décision de rejoindre l’entreprise vers un oui ou plutôt vers un non.

Ainsi, mon article s’arrête ici mais j’ai bien envie d’écrire la suite de l’histoire sur la valeur du questionnement car poser les bonnes questions en entretien est un exercice qui est aussi très compliqué, qui n’est pas toujours pris vraiment au sérieux et qui peut vous permettre d’éviter grandement les erreurs de casting. 

Enjoy ! 

Shirley Almosni Chiche 

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