L’éloge de la provok

 

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J’ai reçu récemment ce message et cela m’a fait réfléchir sur la manière dont je communique, comment cela est perçu et, plus globalement, ce que la provocation suscite chez les gens.

Emprunté au latin provocare, de pro- « devant » et vocare « appeler », provoquer est donc « appeler dehors », « faire venir », « faire naître quelque chose ». L’origine latine du mot prend tout son sens dans nos échanges au quotidien et en dit long sur nos attentions lorsque nous provoquons.

Provoquer c’est réveiller, c’est créer un sentiment, positif comme négatif chez l’autre, c’est faire un appel du pied pour susciter débat, discussion, et plus si affinité.

En me penchant sur mon expérience de recruteuse en informatique, je vois combien cela est vrai. Lorsque j’adresse des messages plutôt soft, lisses, j’ai un très faible taux de retour auprès des informaticiens et informaticiennes, ultra sollicités. Puis, au bout de la troisième relance, lorsque je change de ton, je provoque avec de l’humour, il se passe quelque chose. J’ai donc fini par être provok dès le premier message car cela fonctionne.

Cela est même devenu la norme sur Linkedin avec la multiplication des coups de gueule, des punchlines, des messages de coach de vie en tout genre, des posts humoristiques (dont je fais partie), des messages sérieux avec une trame provok comme a pu le faire récemment David Abiker. Et vous savez quoi ? ça fonctionne…

 

 

Cela peut sembler propre au monde du recrutement mais je pense que cela est tout simplement inhérent à l’être humain qui place le curseur de ses priorités au même niveau que celui de son égo. Lorsque je reçois un message tout mignon et tendre de mon homme, je peux mettre une journée à répondre (oui ce n’est pas sympa je sais). Cependant, lorsque je reçois une attaque gratuite et provok sur tweeter, je réponds dans la foulée. J’ai pu constater le même comportement sur Linkedln à la diffusion d’un article d’une personne du monde du recrutement. Tout le monde à un commentaire positif suscitant aucune réponse de la part de l’auteur. Cependant, dès qu’il y a eu un commentaire négatif, l’auteur a pris tout le temps du monde pour y répondre.

On peut le voir également dans l’actualité. La presse mettra toujours en lumière les pancartes provok des manifestants, les actes provok, les propos provok d’un certain Trump créant une sorte de course à l’audience, au clic, au like, au follow. La provocation devient donc un jeu entre celui qui cherche les critiques, voire les attaques, de façon systématique, pour augmenter sa visibilité, et celui qui sera systématiquement dans une posture d’attaque, sans qu’il y ait matière à débattre, pour ce même objectif, celui de prendre la lumière. 

 

Nous ne sommes pas toujours dans une démarche de communication pour défendre nos idées, nos convictions, mais dans le “putaclik”, une “porn communication”, où l’acte de provoquer devient un acte de résistance, d’existence, une sorte de défouloir dans une société politiquement correcte, qui contrôle, filtre, censure, condamne.

Ainsi, cette forme de violence silencieuse qui consiste à museler la parole trouve son écho dans une provocation violente, recherchée, travaillée pour finalement renouer le dialogue, faire vivre ce tissu social aseptisé. C’est en ce sens que je fais l’éloge de la provocation. Elle nous réveille, nous sort de notre état de mort cérébrale, de notre léthargie sociale et ce même lorsqu’il y a « fake news », lorsque les débats sont bourrés de fautes d’orthographe ou ne sont pas à la hauteur de notre élitisme intellectuel.

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« Vol au-dessus d’un nid de coucou » – McMurphy fait de la provocation un acte de survie dans un monde de fous

 

Il y a aussi une échelle de la provok. Beaucoup d’artistes ont connu le succès avec une communication/ chanson ou un film provok et/ ou trash puis, une fois la lumière mise sur eux, ils ont montré plus de nuances et surtout toute l’étendue de leur talent. On peut citer sans hésiter Orelsan parmi les rois de la provok, passant du provincial trash avec “Sale pute” au chanteur le plus talentueux de sa génération et écouté par tout le gratin de l’élite française. Et si il ne provoque plus, il nous dirait même Adieu tel un suicide social

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Aux victoires de la musique 2018, il est récompensé pour le meilleur clip pour Basique, le meilleur album de musique urbaine pour La fête est finie et est reconnu artiste masculin de l’année

 

Je parle aussi d’éloge de la provocation car celle-ci permet un échange de richesse, une richesse rare, qui se perd et ne se rattrape jamais, une richesse finie qui nous pousse à faire souvent des sacrifices Cette richesse c’est le temps, l’attention.

Comme disait Idriss Aberkane dans son talk sur ‘l’économie de la connaissance”, c’est une richesse qui va bien au-delà du pouvoir d’achat. Ainsi, provoquer c’est avoir l’attention de l’autre, son temps, du temps qu’il ne donnera pas pour autre chose, créant une proximité, un lien, une intimité psychologique, philosophique, voire politique et aussi une forme d’apprentissage. La provocation nous pousse à nous renseigner, à nous intéresser au sujet, à être crédibles dans nos réponses. Nous apprenons souvent de nos échanges suite à une provocation (faite ou subie).

 

 

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L’équation ci-dessus dit la chose suivante : « les flux de connaissance sont proportionnels à l’attention multipliée par le temps ». Ce qui veut dire que nous sommes tous égaux dans l’économie de la connaissance et que les seules choses qui déterminent notre capacité à apprendre sont l’attention et le temps que nous consacrons à notre apprentissage (d’après Idriss Aberkane).

 

Je vous invite donc à critiquer cet article. Allez-y joyeusement. Je vous rendrai plus riche en prenant le temps de vous répondre et surtout cela augmentera le ranking de mon pauvre site Internet, ce qui augmentera le scoring de mon égo et seulement après, on parlera de talent…

Shirley Almosni Chiche

Laisse pisser

« Laisse pisser » telle est la phrase que j’ai souvent entendue de la part de responsables, de collègues, lorsque que je me suis faite attaquer par des candidats, clients, collègues…

Il y a ce conseil naturel qui consiste à se taire, à passer sous silence la blessure d’une insulte comme pour acheter la paix sociale, pour conserver « une bonne image » en évitant de provoquer le conflit et donc la bad buzz.

Le recruteur est la vitrine de la boutique qui prend souvent des coups. Je ne veux pas le faire passer pour victime. Certains diront qu’il le mérite bien avec ses messages à chier. Cependant je pense que l’on peut tenter de renforcer le blindage émotionnel de cette vitrine, de cesser d’être vitrine justement mais d’être acteur de la relation avec autrui.

J’entendais, récemment, les débats autour de la marque personnelle à #TruParis. Je pense sincèrement qu’un recruteur apprendra à bien recruter lorsqu’il cessera de se cacher derrière la marque de son employeur et qu’il développera sa marque personnelle. Et celle-ci s’exprime pleinement dans sa capacité à se défendre, à formuler des arguments, à engager des discussions constructives et plus si affinité. Cette capacité à dialoguer c’est celle du Communty Manager sur les réseaux sociaux et c’est de plus en plus celle du recruteur. Il est sans cesse challenger dans ses idées, mots du jour, coup de gueule avec toujours cet exutoire collectif qui se traduit par des cassages, des moqueries, et ce, parfois, de façon toxique et virulente :

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Ce que décrit Mathilde je peux le vivre aussi, comme beaucoup de recruteurs « Si on te GIF tends l’autre joue » (#toimemetusais). Nous sommes autant appréciés que le conducteur SNCF du train en retard, mais nous n’avons pas de syndicat ni de représentant du personnel. Nous symbolisons souvent une expérience d’échec, un sentiment de frustration car, dans le fond (moi la première) nous avons tous vécu une mauvaise expérience avec un recruteur.

Nous n’appartenons à aucune « patrie » : ni celle des RHs, ni celle des candidats, ni celle des managers, ni celle des robots (peut-être un jour) avec cette volonté de nous abattre à coup de claquettes verbales. Tous prétendent faire mieux que nous, faire du propre en nettoyant notre vitrine sale « comme tout le monde le sait », sans relief, à coup de karscher.

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Alors j’ai envie de chanter « mais non, mais non, le recruteur n’est pas mort » jusqu’à que son coeur bat pour son job. Et du coeur il en faut aussi pour apprendre aux futures recrues en recrutement à s’aimer soi-même, donc à développer de l’amour-propre (non ce n’est pas un gros mot ni un truc d’égoïste). Cela est même indispensable pour créer un climat respectueux entre collègues et avec les candidats et développer le sentiment de fierté pour ce métier. Car ceux qui continuent à faire de la merde ont déjà perdu, depuis longtemps, leur amour-propre et ceux qui en ont encore s’orientent vers d’autres professions, moins douloureuses au quotidien, préservant une certaine estime de soi. Pourtant, les seconds, sont ceux qui ont encore un peu de conscience, de personnalité, d’Éthique et qui doivent remplir les rangs des recruteurs de demain. Il en faut aussi du coeur pour avoir envie de comprendre les critiques, et en faire une force, une source d’énergie dans l’amélioration des pratiques. Sans répondant, donc sans instaurer une démarche d’échange face aux critiques, nous n’apprenons rien sur notre métier et les autres. Notre abandon face à l’adversité est notre mort.

Donc si vous lisez cet article pendant votre pause pipi, sachez qu’il peut être bon aussi, verbalement, de ne pas se retenir, et de faire ce qu’on appelle salement, péjorativement « un caca nerveux » en manifestant un désaccord, en remettant à la place ces personnes qui ont enterré le respect. Cela est bon pour votre santé, pour votre hygiène psychologique mais aussi pour toute une profession. Faites la maïeutique de la colère car il y a souvent de bonnes raisons de la colère (la référence c’est Steinbeck pas Ségolène hein) et un recruteur qui va bien à l’intérieur ça se voit de l’extérieur !

Shirley Almosni Chiche

Le pouvoir des mots

Les mots sont partout et pourtant nous sous-estimons leur pouvoir sur nous, notre environnement et les choses. Les mots sont ce murmure qui caresse lorsqu’ils sont touchants, sont aussi cette claque lorsqu’ils éveillent un sentiment profond, sont un puissant remède d’introspection lorsqu’ils sont posés à l’écrit tel le miroir de la pensée.

Les mots sont le prolongement de soi, un bout d’humanité sur le bout de la langue qui peuvent rassembler comme diviser.

Les mots j’en ai fait une thérapie personnelle pour mieux me connaître, gratter les recoins obscurs de mon cerveau, impossibles à capter. Par l’exercice de l’écriture, j’ai donc posé des mots sur mon histoire. J’en ai rayé certains. J’ai recommencé puis j’ai réécrit. Cela peut ressembler étrangement à un travail d’écriture du code avec cette nécessité absolue de prendre du recul sur le livrable, d’aller chercher la bonne formulation, l’expression la plus explicite, synthétique et proche du besoin exprimé. Me concernant, c’était un besoin de pointer une douleur profonde lorsque mon père est décédé. J’ai commencé à écrire avec lui lorsqu’il voulait, sur son lit d’hôpital, écrire son propre roman d’anticipation qui n’a jamais vu le jour. J’ai ensuite sublimé la souffrance de son absence dans l’écriture de poèmes comme une volonté de faire parler l’amour après la mort. Puis, au fur et à mesure, j’ai souhaité partager ma grille de lecture au sujet de l’actualité lors de la crise de 2008, autre douleur, cette fois professionnelle. Après des échanges métaphysiques, unilatéraux avec la mort, celle de mon père, j’ai voulu échanger avec la vie, celle des vivants. J’ai pu constater à quel point c’était un acte puissant d’existence que celui de sortir son esprit du silence, avec le principe de rentrer dans l’esprit des autres en faisant écho à leur histoire, à leur douleur.

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Cet exercice de l’écriture que je me suis efforcée d’appliquer de façon régulière et spontanée a pris, au fur et à mesure de mon expérience, d’autres contours. Il ne s’agissait plus uniquement de mots écrits sur « papier » mais de mots parlés, qui m’appartenaient, qui me ressemblaient tels de bons alliés, pour affronter le terrain de la négociation, pour coacher, pour renverser des situations en recrutement (départ, closing…), ou encore pour amener à faire réfléchir sur de nouvelles idées, schémas de pensée.

Lorsque les mots sont devenus mes « amis », ils ont été évidents dans mon rapport à autrui, et surtout dans ma capacité à transformer la douleur en force, à convertir une faiblesse en arme silencieuse mais impactante.

Aujourd’hui, je parle autant que j’écris avec comme fil conducteur : les mots, ceux que j’ai choisis, ceux que je veux partager, diffuser, pour porter un message plus grand que moi (pas très compliqué vous allez me dire…)

Bien que cela soit une expérience personnelle avec les mots, je suis convaincue de leur intérêt en entreprise. Les mots ont un pouvoir et ils devraient être davantage observés à la loupe par le prisme du travail d’écriture pour tendre vers une véritable thérapie collective. D’ailleurs la mort c’est l’absence de mot, le poids d’un silence, le silence de celui qui n’est plus. L’entreprise vit en façade, par l’activité des individus, mais meurt par son silence, d’où les lanceurs d’alerte en entreprise comme acte de résistance à cette mort lente.

Nous ne cessons de multiplier les outils de communication. Les échanges sont omniprésents, quotidiens voire chronophages. Nous mettons tous nos efforts pour choisir de nouveaux outils de communication numériques, permettant de s’exprimer, sans se pencher sur l’usage des mots eux-mêmes, permettant de BIEN s’exprimer et donc de BIEN communiquer.

  • Le premier exercice à réaliser au sein des entreprises serait celui du bon choix des mots et ce de façon collective : les mots pour désigner le WHY du projet d’entreprise, les mots pour présenter les fonctions des individus, les mots pour raconter leur histoires, qui ils sont, les mots pour décrire un poste et un profil attendu, les mots pour définir un référentiel commun sur les notions de valeurs, d’Éthique, de respect, les mots pour faire passer les messages. Nous parlons souvent de remettre du sens au travail. Cela devrait commencer par le sens des mots (sens étymologique, historique, politique, philosophique…) car comprendre l’autre c’est comprendre son référentiel lexical, faire preuve de respect et d’adaptabilité dans les échanges professionnels, et dans la prise en considération de la Diversité sociale et culturelle. Tout cela doit se faire à huis clos, de la même façon que le travail d’écriture, en se détachant de tout : du quotidien, des machines, du temps, du lieu de travail, des contraintes business, comme un écrivain qui part loin pour mieux se connecter avec lui-même.

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  • Le deuxième exercice serait de libérer les mots pour marquer psychologiquement de multiples situations : les mots pour décrire des situations heureuses comme malheureuses, les mots pour se dire merci, les mots pour se féliciter, les mots pour pointer du doigt les échecs, les mots pour se dire au revoir…mettant davantage les qualités d’authenticité et d’honnêteté dans le quotidien des hommes et des femmes en entreprise. Ces mots libres peuvent s’inscrire dans des jeux de rôle, des mises en situation théâtrales, des murs d’expression, des procès fictifs d’entreprise, des espaces de parole libre, des boîtes à idées, des boîtes à débats…
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Mur des remerciements chez Benext

  • Le troisième exercice serait de faire des mots une arme puissante de protection : les mots pour briser le silence, les mots pour répondre aux objections, les mots pour répondre aux individus malveillants (personnes toxiques, sexistes, racistes, irrespectueuses), les mots pour se protéger dans les relations contractuelles, les mots pour aller à l’essentiel. Il s’agit ici d’introduire sur le lieu de travail les aspects formation/ coaching avec des personnes extérieures qui ont fait des mots leur métier, leur force pour réapprendre à communiquer, à se parler comme nous avons pu le faire lors de notre enfance au stade de l’apprentissage de la socialisation, indispensable à la construction d’un socle d’interactions sociales sain. Les mots deviennent l’expression d’un moi, d’une personnalité donc nourrissent l’estime de soi. Savoir répondre aux autres lorsqu’on a été blessé ne cicatrise pas mais cela évite que la plaie s’agrandisse.
  • Enfin, le dernier exercice serait de faire des mots un puissant outil d’attraction en activant le coeur et la créativité des individus dans l’entreprise afin d’approcher une cible (candidat comme clients) de façon plus originale en parlant à leur moi profond, à leurs émotions. Les mots deviennent un acte d’ouverture, engageant et militant, comme puissant outil de différenciation et d’adhésion.

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Il est difficile de trouver les mots pour conclure car cela reste mes mots, mes maux, et les remèdes que j’ai eu et j’ai à ma portée pour m’épanouir dans ma vie professionnelle et personnelle. Les mots ont un pouvoir et comme tout pouvoir il peut être dangereux, incontrôlable, imprévisible. Ainsi, mon conseil : ne cherchez pas à l’étouffer. Usez et en abusez tant que vous avez la certitude d’être maître à bord (dans votre tête) !

Shirley Almosni Chiche

Immersion dans les coulisses de l’action sociale – Interview de Interview Nadège Letellier – Responsable du Programme ELAN  - Samu Social

Nous sommes attablées sur la terrasse d’un café qui s’appelle le café du théâtre à Montrouge. Il s’agit en aucun cas d’une comédie ni d’une tragédie pourtant La Clinique RH rentre dans les coulisses de l’action sociale à travers l’incroyable témoignage de Nadège Letellier qui travaille actuellement au Samu Social de Paris en tant que Responsable du Programme Elan.

Levée du rideau :

Qui es-tu Nadège ?

Je m’appelle Nadège, j’ai 40 ans et je suis passionnée par mon travail. Plus c’est compliqué, plus je me lance (oh une sœur jumelle, me dis-je…). C’est un peu mon côté maso.

Psychologue Clinicienne de formation et spécialisée dans les questions d’inter-culturalité, je travaille depuis près de 20 ans auprès des populations migrantes. J’ai commencé par travailler auprès d’enfants migrants souffrants de troubles psychiatriques très lourds dans une association, puis j’ai intégré le centre social « La Clairière » dans lequel j’étais en charge de mener des actions de soutien à la parentalité auprès de familles migrantes en situation de très grande précarité, ainsi que des actions de soutien aux professionnels de la halte-garderie. »

En 2005, j’entre au Samusocial de Paris en tant qu’écoutante au 115 et continue en parallèle, mes vacations de psychologue à la Clairière.

Début 2017, j’intègre le Pôle hôtelier du Samusocial nouvellement créé. J’ai débuté en tant que médiatrice et était spécialisée dans la gestion des situations de violence à l’hôtel. Intégrer ce service était une continuité logique dans mon parcours professionnel ; Après la clinique de la voix, aller dans les hôtels était pour moi un retour au terrain, au face à face dans la relation à l’autre. Cette mission était extrêmement passionnante et permettait à ces familles invisibles d’exister enfin et de voir progressivement leurs conditions d’hébergement s’améliorer ».

Mais c’est à la Maison de l’Emploi de Paris que je fais mes armes en tant que chef de projet : « On m’a demandée de créer un programme de coordination permettant à des familles, hébergées à l’hôtel ou en centre d’accueil pour demandeurs d’asile, d’accéder au logement par le biais d’une stabilisation dans l’emploi ». En 4 ans, cette « plate-forme des régularisés, dite des 3GIP », a permis à 87% des adultes accompagnés d’accéder à l’emploi (dont 94% en emploi durable) et à 73% des ménages d’être relogés, soit 357 personnes (dont près de 60% en logement pérenne).

Parallèlement, j’étais membre du comité scientifique de recherche de l’enquête « ENFAMS » (Enfants et familles sans logement) menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris. Cette recherche a été la première étude qui a permis de mesurer l’impact de la vie à l’hôtel sur les familles hébergées. Les résultats furent particulièrement accablants, notamment sur les conséquences associées à l’absence de cuisine (insécurité alimentaire, obésité, etc.) et à l’isolement de certaines mères (dépression, etc.).

Une fois les résultats de l’enquête révélés et suite à un licenciement économique lié à la baisse des budgets de la loi Sapin, j’ai réintégré le pôle hôtelier en janvier 2015, avec en partie pour mission de mettre en œuvre un plan d’action concret pour permettre d’améliorer les conditions de vie des familles à l’hôtel. Dans ce cadre, j’ai imaginé un dispositif de distribution alimentaire pour les familles hébergées à l’hôtel et j’ai obtenu une subvention d’une fondation pour expérimenter ce nouveau programme. Ce programme visait à proposer au moins un repas par jour et par personne aux personnes accueillies dans les hôtels.

En parallèle, interpellée par ma directrice générale en été 2015, j’ai commencé à réfléchir à un dispositif visant à soutenir la très forte mobilisation en faveur des personnes réfugiées : des personnes ouvraient leurs portes à des migrants sans qu’aucun accompagnement ni cadre éthique soit fixé. J’ai donc décidé de relever le challenge. Après avoir rencontré un certain nombre d’acteurs, j’ai ainsi imaginé un programme visant à soutenir efficacement cette solidarité citoyenne ainsi que les personnes accueillies : Le programme ELAN. Ce programme a reçu l’approbation d’une grosse banque française qui a donné 600 000 € pour démarrer l’expérimentation. Cette même banque a d’ailleurs versé en 2015, 5 millions d’euros en faveur des projets pour les réfugiés.

Pourquoi as-tu choisi cette voie professionnelle ?

C’est une voie professionnelle qui me ressemble tout simplement. On n’arrive pas par hasard sur ce genre de projet… Personnellement, j’ai baigné depuis ma tendre enfance dans l’aide à la personne. Toute ma famille travaillait dans ce domaine. Après avoir été sage-femme dans son pays d’origine, ma mère est auxiliaire de vie depuis près de 30 ans ; ma sœur est syndicaliste et fait office d’assistante sociale dans son entreprise ; Et mon père est paysan : il a une ferme pédagogique et se déplace également dans les écoles, les maisons de retraite et les foires pour faire découvrir les animaux de la ferme aux citadins. Mon enfance a donc été rythmée par l’accueil et la rencontre de publics très divers : jeunes de la MJC ou de classes vertes, enfants et adultes handicapés des “papillons blancs”, jeunes de banlieue en séjours scolaires, jeunes délinquants en séjour de rupture, sortants de prisons en réinsertion…

Étant issue d’un milieu modeste, rien ne me prédestinait à faire de longues études et à devenir psychologue. Je devais travailler rapidement pour subvenir à mes besoins, et le psycho-social a été naturellement la voie professionnelle vers laquelle je me suis orientée. Cependant, ayant échoué l’entrée à l’école d’éducatrice spécialisée, j’ai intégré, en l’attente de repasser les concours, un cursus de psychologie à l’Université Paris 8. Prise au jeu, je suis finalement restée 6 ans sur les bancs de la FAC jusqu’à l’obtention de mon DESS en Psychologie clinique et psychopathologie, avec une spécialisation en ethnopsychiatrie au sein du Centre Georges Devereux dirigé par Tobie Nathan. Ce centre universitaire d’aide psychologique aux familles migrantes fut, en France, le premier lieu universitaire de clinique psychologique, accueilli au sein d’une UFR ou d’un département de psychologie. Il regroupait dans un même espace, sur le campus de l’université à Saint-Denis, une clinique spécifique, des recherches universitaires en psychopathologie et en psychothérapie et la formation des étudiants de troisième cycle.

Aujourd’hui, je n’exerce plus de fonction de psychologue.

Cependant, ma formation et mes expériences me servent énormément dans la réalisation de mon travail au quotidien auprès des personnes réfugiées et des citoyens qui les accueillent. Elles me permettent de mettre en œuvre et de transmettre à mon équipe des valeurs et des méthodes essentielles sur les notions d’accompagnement, sur la place laissée à chaque sujet pour se dire et se réaliser, sur le positionnement professionnel qui permet de comprendre au mieux les parcours des personnes sans y apporter un jugement de valeur, etc.

C’est très important de maîtriser ces notions lorsque l’on aide des individus, et notamment les plus vulnérables. Le respect de l’autre et de sa parole, l’écoute active et la disponibilité, la prise de recul sur sa propre histoire et son éducation est primordiale.

Notre grille de lecture, notre carte du monde, nous appartiennent. Elles ne doivent cependant pas provoquer le rejet de l’Autre ; et lorsque l’on tente d’apporter une aide, nous nous devons de comprendre le cadre de référence de la personne que nous accompagnons, pour trouver avec elle, ce qui peut faire sens et la guérir, la soutenir. Notre vérité occidentale n’est pas universelle ; si l’on prend l’exemple des sociétés collectivistes, l’explication d’un désordre peut se légitimer tout autrement que dans nos sociétés occidentales. Pour exemple, au centre Georges Devereux, les consultations se déroulaient en groupe pouvant aller jusqu’à 20 personnes (psychiatres, psychanalystes, anthropologues, médiateurs culturels, personnes portant le symptôme, famille ainsi que toute autre personne impliquée dans la situation ayant nécessité une consultation ethnopsychiatrique). L’objet était de croiser et d’alimenter les différents regards sur une situation donnée afin de permettre à la personne et à sa famille d’y trouver un sens et des actions permettant de rétablir l’équilibre. Il ne s’agissait donc en aucun cas d’annuler leurs croyances et de leur faire assimiler les nôtres, mais au contraire, de les respecter et de réfléchir avec eux à la manière de réguler le désordre apparent.

Je repense d’ailleurs au cas de cette jeune fille de 12 ans qui se disait sorcière et que tout le monde considérait comme telle au vu des troubles “surnaturels” qu’elle causait à sa famille et à ses différentes familles d’accueil.

En allant plus loin dans la réflexion, je dirais qu’en société comme dans le monde professionnel, nous avons tous notre carte du monde, notre grille de lecture fabriquée par ses propres ingrédients : le langage, l’éducation, l’environnement familial, social, le milieu géographique mais aussi rural, urbain, les valeurs et les croyances transmises, etc. De fait, nous nous construisons notre réseau social et professionnel en fonction de nos valeurs et des croyances communes que nous partageons ;

Tout ce qui va à l’encontre de ces valeurs et croyances, renvoie ainsi à la différence, à la non-conformité de nos “normes” sociales, à l’étrangeté et peut ainsi provoquer une forme de rejet. Le recrutement en entreprise est ni plus ni moins la vitrine de notre société.

J’ai d’ailleurs réalisé mon mémoire à ce sujet : Comment adapter nos prises en charge “occidentales” auprès de populations étrangères, qui ne partagent de fait pas le même socle de référence que le nôtre ?”. Très souvent nous leur imposons notre vision, nos méthodes acquises comme universelles, sans leur expliquer le sens porté sur les choses, sur les actes qui leur sont portés et sans leur demander leur avis. Dans le domaine médical, c’est assez frappant : l’échographie par exemple, est un acte qui, selon les cultures, expose le fœtus au danger avant même l’accouchement ; La signification même d’une maladie prend racine dans des explications qui ne sont en rien liées à la science mais au symbolique, au sens que l’on prête au désordre : par exemple, un enfant qui n’a pas accès à un langage compréhensible et qui adopte un comportement “étrange” peut être qualifié “d’autiste” dans nos cultures ; mais ailleurs, il prendra une toute autre signification : il pourra être considéré comme un enfant sacré, un enfant roi, un enfant qui a développé un niveau de communication supérieure en lien direct avec ses ancêtres par exemple. Ce que l’on qualifie de “maladie” dans nos sociétés peut ainsi prendre une dimension divine dans une autre. Si l’on ne prend pas en compte cette dimension culturelle propre à chacun, nous risquons d’effacer l’Autre dans ses croyances en tentant de le soulager avec des actes qui n’auront aucun sens pour lui et qui ne permettront en rien d’apaiser ses souffrances.

Pourquoi as-tu rejoint le Samu Social de Paris ?

Avant d’intégrer le Samusocial de Paris, j’ai travaillé auprès de jeunes enfants d’origine étrangère, présentant des troubles du comportement pouvant être associés dans nos cultures à des formes “d’autisme sévère” ou de “psychose infantile”. Ces enfants s’enfermaient dans des bulles sensorielles et refusaient le contact, la communication ; ou bien, leur mode de communication était tout à fait inadapté, sur des versants sexualisés, érotisés, parfois mortifères avec des dissociations mentales importantes.

La tâche était immense pour des résultats très minimes et avec des moyens très faibles. Pour exemple, un enfant qui passait ses journées dans sa bulle sensorielle et qui, l’espace de quelques instants, arrivait à soutenir son regard, et bien, cet acte pouvait représenter la petite victoire de la journée !

C’est dire la frustration ressentie quotidiennement, sans compter la violence physique endurée pour les protéger d’eux même. Je rentrais d’ailleurs souvent couverte de bleus !

Puis, j’ai également soutenu de nombreuses mères étrangères sur les questions de la parentalité. Ces mères élevaient leurs enfants dans des conditions d’extrême précarité et se retrouvaient pour beaucoup démunies dans leur fonction parentale (besoins primaires, éducation, transmission, etc.). Hormis la question de l’exil et de la transmission, il s’agissait pour elles de cette incapacité à répondre aux besoins primaires de leurs enfants, et aux besoins véhiculés par leur société d’accueil, besoins complexifiant pour beaucoup leur rôle et augmentant leur sentiment de défaillance parentale. “Comment vais-je faire pour nourrir correctement mon enfant ? le protéger des cafards qui naviguent dans son berceau ? lui offrir le vêtement de marque qu’il réclame ? chauffer mon logement ? le soutenir dans sa scolarité alors que je ne sais même pas écrire le français ? etc. En parallèle, je soutenais également les équipes de professionnels qui accueillaient leurs enfants en garderie et qui se retrouvaient fort démunis face à la détresse ou à la manifestation de troubles comportementaux que présentaient plusieurs de ces enfants.

Intégrer le Samusocial de Paris en 2005, a donc été pour moi une manière de contribuer à l’amélioration des prises en charge de ces familles précaires, tant sur les questions matérielles que psychologiques.

Travailler dans le social, c’est concret ; Je voulais agir, à mon humble niveau, et j’avais besoin que les choses avancent plus vite.

J’avais besoin d’intervenir en amont pour éviter aux personnes de tomber dans les impasses dans lesquelles je pouvais les rencontrer, éviter qu’elles ne soient encore plus effacées par notre système de référence et de prise en charge occidentale.

Aujourd’hui, j’ai la chance de mener une action qui prend tout son sens est qui est en accord avec mon système de pensée et de prise en charge. Je porte une très grande importance au respect de l’Autre et j’ai l’impression que les choses avancent plus vite, et que, de manière très humble, je change un peu la face du monde à mon échelle.

Quel est ton rôle ?

Il est tellement large mon rôle… J’ai l’impression d’être à la tête de mon entreprise dans l’association : j’achète le PQ, je fais du management d’équipe, je joue les VRP, je vends le projet avec mes tripes, je gère la communication, les partenariats, les rapports, les entretiens de recrutements, j’ai un rôle de représentation, je m’occupe de la logistique, je gère les repas, je fais des réunions d’équipe, je gère les signatures d’engagement mutuel avec les réfugiés, les situations difficiles, le soutien à l’équipe, je fais le lien avec les accueillants, etc.

Bref, le mot ROUTINE, je ne le connais pas et c’est aussi ça qui me plait ! Je veux avant tout pérenniser ce programme au sens large, car j’y crois ; je crois à ce que je fais, au sens et à l’utilité de ce programme de solidarité qui fait beaucoup de bien à tous !

Quelles sont les difficultés que tu rencontres au quotidien ?

En premier lieu, il y a clairement un manque de propositions d’accueil suffisantes et viables. Cette situation est essentiellement due au fait que notre programme manque de visibilité auprès du grand public et aussi à la multiplication des dispositifs d’hébergements citoyens. Les particuliers qui souhaitent accueillir nous renvoient constamment le fait qu’ils ne connaissaient pas l’existence de notre dispositif et qu’ils ont eu du mal à nous trouver. Par ailleurs, concernant la spécificité de ce programme au regard des autres programmes existants, il n’est pas clair pour tout un chacun de comprendre les plus-values de l’accompagnement que nous proposons.

En deuxième lieu, et comme pour beaucoup d’associations, nous avons des difficultés à trouver des financements pérennes pour installer sur la durée nos actions et surtout notre modèle économique.

Beaucoup de mécènes interviennent en démarrage du projet. Après, c’est plus dur.

Il nous faut mobiliser des fonds publics (Ministère du logement, FSE) tout en ayant la ferme volonté de garder une autonomie dans la réalisation de nos activités. Aujourd’hui, on a de quoi tenir jusqu’à fin septembre, d’où le renouvellement de l’équipe sur des petits contrats. Nos financeurs n’arrivent pas à comprendre que ce programme ne représente pas qu’un coût de fonctionnement par jour et par personne réfugiée accompagnée ; il s’agit d’apprécier au long terme ce que peut représenter une réelle inclusion sociétale, enjeu indéniable de l’accompagnement global et qualitatif que l’on propose.

Aujourd’hui, nous sommes ambitieux même si nous ne sommes pas sûrs que nous aurons les moyens de nos ambitions. Cependant, nous y croyons au plus profond de nous-mêmes et nous préférons ne pas penser aux difficultés. On avance, on y va, sinon on n’aurait pas fait ce métier, ce projet, ni mené cet engagement collectif.

A contrario, quels sont les moments où tu te dis : je sais pourquoi je suis là ?

Tous les jours je sais pourquoi je suis là. Je connais mon utilité. Les réussites des uns et des autres font que je m’accroche pour que ce programme se pérennise.

Premièrement, j’ai réussi à mettre en œuvre et à fédérer un réel collectif de travail avec mon équipe : Personne n’est seul dans sa pratique et c’est extrêmement important dans le social car lorsque l’on œuvre, que l’on s’engage pour une cause, il peut y avoir le travers d’être trop dans l’action, de se surexposer personnellement en se mettant en danger, de perdre le sens de ce que l’on fait, de manquer de recul et de se retrouver submergé dans sa pratique quotidienne.

Par ailleurs, les valeurs professionnelles que je partage avec mon équipe, telles que la qualité de l’écoute et la disponibilité sont également des atouts indispensables pour mener à bien toute réussite.

Deuxièmement, je compte bien réussir à pérenniser ce programme, c’est un enjeu important pour moi. Beaucoup d’institutions qui allouent les budgets pensent au coût par jour du programme et estiment que l’on est trop nombreux par rapport au nombre de personnes accompagnées. Cependant, elles omettent une chose, l’impact au long terme d’une insertion sociale et professionnelle réussie et en l’occurrence, la diminution des recours aux soins et aux aides sociales.

Troisièmement, nous ne sommes pas uniquement des livreurs d’opportunités de carrière. Nous sommes des bâtisseurs de projets de vie.

Et réussir sa vie ce n’est pas juste avoir un travail et un logement, mais c’est avoir envie de continuer à vivre, à rêver, c’est se réapproprier son corps (si souvent blessé pour les réfugiés), se sentir bien, avoir un réseau amical, familial. Il y a une constellation de liens qui se tissent et qui sont contributeurs d’un équilibre de vie et de repères. Aussi, la question de la sécurité psychique ne repose pas simplement sur le toit que l’on a sur la tête. Le premier toit que l’on doit se construire c’est celui dans la tête.

Les principaux échecs en réinsertion sont liés à un manque d’accompagnement. Par exemple, des personnes désocialisées ou non préparées et accompagnées à la réinsertion peuvent se retrouver en grande difficulté lorsqu’elles doivent se montrer autonomes dans la gestion de la vie quotidienne (dans la gestion locative par exemple). Avoir un appartement et devoir le gérer seul du jour au lendemain peut être source d’angoisses face aux responsabilités grandissantes et à l’isolement. Nous avons des personnes réfugiées qui ont refusé des appartements car elles avaient peur d’être seules.

Parfois, les personnes préfèrent être à la rue car elles y ont créés leur espace, leur réseau, leurs repères qui les sécurisent. Les riverains les connaissent, leur disent bonjour, s’inquiètent pour eux. Ces personnes créent des liens avec le quartier, les habitants, donc elles existent !

Quatrièmement, je sais pourquoi je suis là car je sais ce que cela signifie d’écouter les personnes qui en ont besoin. Il ne s’agit pas uniquement de prendre en considération le besoin mais surtout le désir. La différence ? Tu as besoin d’un appartement, tu as besoin d’un job mais tu ne veux pas de ce job, tu ne veux pas être en appartement. Beaucoup sont dans des discours plaqués de ce que nous avons envie d’entendre. Replacer le curseur au niveau du désir, c’est replacer le sujet au centre. “Quel est votre projet de vie ?” C’est une grosse surprise à chaque fois qu’on les interpelle à ce sujet car depuis leur arrivée en France, personne ne leur a jamais demandé cela. Mais il est normal et plus respectueux d’approcher les choses sous l’angle du désir. Cela nécessite un effort beaucoup plus important (d’autant plus que leur désir peut souvent rentrer en collusion avec le désir du professionnel), celui d’apprendre de l’autre, de sa culture et de l’accepter comme tel ; Ensuite ensemble, nous pouvons construire les étapes nécessaires à la réalisation de leur projet de vie. Respecter leurs désirs et les accompagner dans ce sens, c’est mettre en place une forme de partenariat d’égal à égal, ressusciter l’espoir et leur faire comprendre qu’ils ont encore cette capacité de désirer pour eux-mêmes.

La qualité de ce positionnement dépend bien souvent des motivations implicites des travailleurs sociaux à faire ce métier.

Certains se lancent dans l’action parce qu’ils ont vécu des choses difficiles, et ils se disent “je vais aider les gens à mon tour, et en aidant, peut-être que j’arriverai à me réparer moi-même, à regagner mon estime personnelle”.

Si cette motivation, bien souvent inconsciente, est trop démesurée et non soutenue, le professionnel peut rapidement, par désir d’aider vraiment l’autre, se mettre à décider et à désirer pour l’autre ; il se met ainsi en position de toute puissance : “je sais ce qui est bon pour l’autre car je connais la réalité, et je vais tout faire pour qu’il s’en sorte”. Puis, lorsque les choses ne marchent pas, “échouent”, il y a un énorme sentiment de culpabilité porté par le professionnel et un sentiment de découragement ressenti par la personne aidée qui s’est entre-temps assujettie au désir de son référent social : “il n’a rien fait pour moi, il ne sert à rien, il est incompétent”. C’est ce type de positionnement qui fait rentrer les personnes accompagnées dans une position d’assistanat “je me remets aux mains que mon référent en qui je fonde tous mes espoirs” ; “je me retire de ma position de sujet et j’adopte un comportement passif dans mes démarches d’insertion”.

Dans ELAN, nous veillons à mettre chaque personne accompagnée en position d’acteur afin qu’elle puisse se réapproprier ses propres potentialités. Lorsqu’elle intègre le dispositif, la personne, dépassée bien souvent par la montagne de démarches administratives à introduire pour l’ouverture de ses droits, est bien souvent dans une position passive du fait qu’elle ne connaisse pas les procédures à initier en France. En position d’attente pendant les longs mois d’instruction de leur demande d’asile, les personnes reconnues réfugiées se retrouvent souvent démunies lorsqu’elles obtiennent enfin une protection de l’Etat français. Cependant, lorsqu’elles ont eu la chance de bénéficier d’un accompagnement social et administratif ainsi que d’une place d’hébergement dédiée pendant leur procédure, elles ne disposent que de 3 mois (renouvelable une fois) pour trouver une solution de relogement, donc d’un emploi, plus facilement accessible lorsqu’elles maîtrisent bien évidemment le français. Il existe malgré tout quelques places dédiées d’hébergement pour faciliter leurs démarches d’intégration, mais celles-ci restent très minimes au vu du nombre de personnes concernées : environ 85000 places dédiées aux demandeurs d’asile contre 1500 places pour les personnes à qui une protection a été accordée.

Enfin, hormis la question de l’intégration, nous nous rendons compte par ailleurs, que la procédure d’asile en soit peut parfois causer des séquelles supplémentaires chez les personnes ;

En effet, pour obtenir cette protection, elles doivent prouver qu’elles sont en danger de mort dans leur pays.

L’évocation de leurs récits les contraints à revenir sur les violences qu’elles ont pu subir — Certaines, encore sous le choc émotionnel, revivent les scènes atroces dont elles ont été victimes comme si elles se déroulaient sous leurs yeux ; elles en souffrent encore terriblement aujourd’hui et développement de nombreux troubles associés que l’on nomme les PTSD (syndromes de stress post-traumatiques). D’autres, afin de se protéger de ces violences, vont parvenir à mettre à distance les horreurs dont elles ont été victimes, parfois à répétition ; Elles peuvent ainsi développer des sortes de blindages émotionnels, ne présentant aucun affect à l’évocation de leurs récits. Chaque personne peut donc réagir différemment face à des évènements traumatiques et chaque personne a ses propres modalités de résilience. Cependant, outre la véracité du récit, la posture adoptée à son évocation est également un élément pris injustement en compte car elle peut se révéler être un leurre. Ces mouvements psychiques sont également pris en compte dans ELAN. Nous n’attendons pas des personnes qu’elles disent ou se comportent selon ce que l’on attend d’elles pour légitimer l’obtention d’une protection. Nous sommes attentifs à leur souffrance et nous les autorisons à baisser les masques ; être dans un faux-self ou dans une sur-adaptabilité permanente ne leur rend pas service, d’autant plus lorsqu’elles sont accueillies chez des particuliers dans le cadre du dispositif. Elles doivent être en capacité de dire « non » et de savoir ce qu’elles désirent pour leur vie future.

Qu’est-ce que le programme Elan ?

Le programme Elan est un programme qui vise d’une part à soutenir l’élan citoyen qui s’est manifesté auprès des personnes réfugiées, et d’autre part, à accompagner de manière renforcée ces personnes accueillies chez l’habitant afin de leur permettre de s’insérer durablement dans leur société d’accueil. C’est un programme accès sur la solidarité citoyenne, qui réaffirme les valeurs de notre République. C’est un programme qui fait du bien.

Les bénéficiaires de ce programme sont tous sous protection internationale délivrée par l’OFRA (Office Français pour les Réfugiés et les Apatrides) ; ils sont soit titulaires d’un statut de réfugié, d’une protection subsidiaire ou d’un statut d’apatride. A ce titre, ils bénéficient d’une carte de résident d’1 an ou de 10 ans. Lorsqu’ils sont orientés vers ce programme, ils sont tous majeurs, célibataires et en situation d’errance résidentielle ou menacées de l’être. Ils sont par ailleurs dans une dynamique d’insertion et en situation d’employabilité avec pour objectif d’obtenir rapidement des ressources issues du travail ou de la formation pour pouvoir mobiliser plus rapidement une solution de logement, et ce, dans le délai imparti de l’accompagnement proposé d’une année. S’ils ne sont pas francophones, ils possèdent au moins quelques rudiments en français ou parlent anglais. Ils souhaitent tous cohabiter avec une famille française tout en étant accompagnés par différents professionnels sur le plan social, professionnel et psychologique

Ces personnes nous sont orientées par les travailleurs sociaux qui les accompagnent en Ile de France. Nous n’avons donc pas de guichet ouvert et leurs référents sociaux sont les premiers filtres. En effet, cohabiter avec une famille française et avec tout ce que cela peut impliquer lorsque l’on est en situation d’exil et privé de sa propre famille, n’est pas forcément une chose qui va de soi. Il revient donc aux référents sociaux de s’assurer en amont de la pertinence d’une orientation vers le dispositif, à fortiori, lorsque cette orientation vient susciter un nouvel espoir chez la personne réfugiée.

Après avoir pris le temps de penser avec chaque personne la pertinence de cette orientation, nous les mettons en relation avec des citoyens qui se sont tournés vers le dispositif pour leur offrir une chambre pendant plusieurs mois (3 mois minimum). En amont de toute cohabitation, le temps est pris également avec chaque famille accueillante pour penser ce projet d’accueil. L’objectif est bien de faire en sorte que les cohabitations se passent au mieux possible ; nous ne pouvons donc pas faire l’économie de ne pas préparer les personnes à vivre une cohabitation interculturelle harmonieuse.

Après avoir facilité la première rencontre et conduit les personnes à se fixer ensemble des règles de vie communes, nous proposons un soutien à la cohabitation. En effet, être accueilli ou accueillir chez soi une personne tierce peut naturellement provoquer des mouvements psychiques inconscients. Par exemple, tout comme les professionnels, les accueillants bénévoles peuvent parfois se surinvestir dans les relations et se mettre à désirer à la place des personnes qu’ils accueillent ; ils peuvent parfois être touchés par le terrible vécu de la personne accueillie et vouloir à tout prix les protéger — Ce mouvement peut parfois placer les jeunes réfugiés en position d’infantilisation, et conduire à la dépendance envers les foyers accueillants, voire à la naissance de situations de rivalités avec les propres enfants des accueillants. Cependant, l’objectif de ce programme est bel est bien de les conduire vers une autonomisation progressive. Nous accompagnons donc toutes les étapes de la cohabitation, du début, jusqu’à la séparation, la fin des cohabitations, qui peuvent parfois être très douloureuses à vivre pour les deux parties. Comme le dit notre slogan, accueillir une personne réfugiée, c’est partager plus qu’un toit.

Sur le plan de l’insertion, nous proposons également à chaque personne réfugiée un accompagnement global, individualisé et « à la carte » : définition du projet de vie, du projet professionnel, mise en relation avec des entreprises et suivi dans l’emploi, aide à l’appropriation des démarches d’accès aux droits, de recherche de logement, soutien psychologique, etc.

Plus de détails opérationnels ici : https://lessentiel.macif.fr/pour-aider-les-refugies-rejoignez-le-programme-elan-nous-avons-besoin-de-vous

https://www.samusocial.paris/action/vous-souhaitez-vous-engager-aupres-des-personnes-refugiees

Quel message souhaites-tu adresser à ceux qui veulent t’accompagner dans l’aventure du programme Elan ?

Grande utopiste que je suis, je dirais tout simplement que c’est une belle utopie qui se réalise. C’est un programme fait du bien à tout le monde : les professionnels, les citoyens qui s’engagent dans cette aventure, les réfugiés qui sont écoutés, entendus, attendus, investis. Nous les aidons à trouver réellement leur place car “s’intégrer” ne doit pas rimer avec s’acculturer, s’assimiler, mais leur permettre, en dehors de l’accès à un emploi et un logement, de trouver une place, leur place, de se remettre à désirer, à se projeter, à rêver leur vie et non plus à la subir. L’accompagnement proposé n’a donc rien à voir avec de l’assistanat mais doit permettre aux personnes de se remettre en mouvement, de s’approprier les codes de leur société d’accueil afin de leur rendre leurs pleines potentialités et la maîtrise de leurs choix de vie.

Par ailleurs, un des enjeux de ce programme est de faire travailler main dans la main, professionnels et bénévoles, personnes qui dans l’usage ont plutôt tendance à se confronter « Ce travailleur social ne fait rien pour l’aider, « ce bénévole met à mal toutes les démarches entreprises par sa vision parcellaire de la situation ». L’un, bénévole, est livré à lui-même avec cette folle envie d’aider l’autre à tout prix mais sans en avoir les outils et toutes les clés de compréhension ; l’autre, professionnel, est formé mais n’a pas accès à l’intime que le bénévole peut vivre dans le partage de la vie quotidienne. Mais dans le programme ELAN, tous deux se rencontrent, se complètent, s’unissent, réunissent leurs forces et leurs outils pour une seule et même cause : aider les personnes réfugiées à s’en sortir.

Nous aimerions vraiment optimiser nos actions, gagner en visibilité, avoir plus de moyens financiers, car je suis convaincue que ce programme a un sens et une réelle utilité sociétale.

Donc je dirai à quiconque souhaite nous rejoindre ou nous soutenir, qu’ELAN est une formidable aventure humaine qui mérite d’être vécue et de perdurer !

Quelle est ta définition des ressources humaines ?

J’entends deux mots. J’entends « ressources » et « humaines ». Ces deux mots sont de fait liés dans ce programme.

Les ressources on les a en soi, et si on ne les a pas en soi, on peut s’appuyer sur les autres. Dans un collectif de travail, nous sommes tous des ressources les uns pour les autres.

Les bénéficiaires ont également leurs propres ressources (bien heureusement, et c’est en cela qu’ils ont ces capacités de résilience surprenantes !), et dans ce programme ils ont aussi les ressources que leur proposent les professionnels (leurs connaissances, leurs réseaux, leurs positionnement visant à les renforcer et à les rendre plus autonomes, etc.) et les ressources que leurs fournissent les accueillants (conditions physiques de l’accueil, investissement affectif, réseaux personnels, etc.). Ces ressources sont indispensables car elles permettent aux personnes réfugiées de se réapproprier une certaine estime et confiance en soi — L’avenir devient enfin possible et les réfugiés vont puiser dans leurs ressources et dans celles proposées pour atteindre leurs objectifs.

Au fur et à mesure des mois, je les vois. Ils sont de plus en plus beaux, de plus en plus fiers, ils se redressent, ils ont le sourire qui grandit.

Développer une estime de soi c’est se réapproprier son corps, ses propres ressources externes et internes.

Enfin, les accueillants ont également leurs propres ressources, mais je suis convaincue que ce qu’ils partagent dans ce programme est également source de ressources qui permet l’enrichissement et l’ouverture vers le monde et en dehors de soi.

Peut-on parler de ressources humaines dans le quotidien de ton métier ?

Le mot clef de mon métier c’est l’engagement. On n’aide pas des personnes vulnérables au hasard. Ce n’est pas le salaire qui nous stimule, c’est la cause.

L’engagement est ressource pour les professionnels. Même s’il y a de fortes exigences émotionnelles et une absence de visibilité au long terme de ce dispositif, nous restons impliqués car nous croyons en ce que nous faisons, au sens et à la pertinence de notre engagement. Nous apprécions également les impacts positifs de tout le travail fourni.

Cependant, je veille toujours à poser des limites à mon équipe dans ce don de soi. L’engagement ne doit pas nous submerger au risque de provoquer un épuisement et un burn-out. Il est nécessaire d’avoir une vie personnelle à côté, un espace de ressources et de divertissement, de détachement, de prise de recul.

Tous les soirs, je dis aux collègues de partir même lorsqu’ils sont surchargés. Je leur dis : pas d’inquiétude, vous aurez encore du travail demain.

J’essaie de les aider comme je peux à se mettre des limites dans leur engagement et j’insiste vraiment sur la nécessité d’avoir et/ou de développer une vie extra-professionnelle riche, car dans l’action psycho-sociale il est nécessaire de s’oxygéner régulièrement l’esprit.

La Clinique RH